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Avignon OFF : essentielles Circulations Capitales

Avignon OFF : essentielles Circulations Capitales

18 juillet 2021 | PAR Thomas Cepitelli

Entourée de François-Xavier Phan et Marina Keltchewsku, Marine Bachelot Nguyen signe une forme pertinente entre théâtre politique et parcours de vie individuelle, un voyage théâtral et historique. 

Saisir l’Histoire en soi

« On a brassé de gros et de grands mots Christianisme Colonialisme Communisme Capitalisme Grands mots en C qui s’entrechoquent, se font la guerre, dans les territoires et les corps Ou bien qui font alliance », nous dit-on en guise de préambule. Et c’est ce « On » qui sera le fil rouge du spectacle. Un « On » fait de fragments de « Je », un kaléidoscope de vies qui ont vécu ou vivent la convergence des identités. Des corps traversés par l’Histoire, des vies qui en sont nourries.  C’est à Saïgon que la dramaturge-metteure en scène a emmené son équipe pour débuter le travail. Un retour aux sources, pour elle et François-Xavier Phan, un point de départ pour tous les trois. Ils interrogent ensemble la question des circulations : entre la France et le Viet-Nam, entre la Russie et la France, entre le passé et le présent. Leurs parcours de vie sont complexes et divers. Il est essentiellement question d’héritage : que portent en eux ces enfants issus de l’immigration ? De quel endroit parle-t-on ? Quel regard porte-t-on sur un pays qui est celui de nos parents mais où l’on n’a pas grandi ? Comment arrive-t-on en France quand on a grandi en URSS ? 

Un subtil lien entre Histoire et récits 

Le dispositif oscille en permanence entre le théâtre documentaire et le jeu théâtral clairement revendiqué. Il est, par moment, fait utilisation de cartes géographiques et de dates précises, de faits historiques. On apprend la christianisation de l’Asie, la romanisation de la langue vietnamienne par Alexandre de Rhodes. Mais, par ailleurs les artifices du théâtre sont convoqués : on assiste, par exemple, à une scène masquée entre Ho Chi-Minh et Lénine à hurler de rire. De nombreuses questions sont posées : celles de la colonisation, des guerres d’indépendance, du communisme, d’exils. Sur ces sujets complexes (et si souvent traités de façon simpliste, séparant les uns et les autres de manière manichéenne) le texte est d’une intelligence rare, subtile, en un mot puissante. Tout comme elle l’avait fait dans Le fils, Marine Bachelot Nguyen ne juge ni ses personnages, ni les événements. Un exemple probant : elle présente les cartes postales (envoyées à l’époque en métropole) des têtes de vietnamiens rebelles décapités par les colons. L’image est saisissante (elle dit elle-même le trouble à les projeter) mais le propos qu’elle tient l’est encore plus. Elle exprime être chacun sur cette image : le colon, le décapité, le vietnamien qui a aidé à la capture, le photographe. C’est là la puissance de ce spectacle : complexifier le monde en multipliant les points de vue possibles. Et ce sont les témoignages,  non seulement des acteurs, mais aussi de leurs familles, qui sont la manière la plus passionnante du spectacle : matière à jouer, matière à penser. Les acteurs témoignent de leur propre vie, de leur regard étrange et étranger sur les deux cultures qu’ils ont, sur leurs doutes aussi et leur colère enfin. La mise en scène n’en est pas moins poétique et drôle. De cette matière riche, féconde, les trois artistes en scène, livrent une forme inclassable, passionnante et, ne boudons pas notre plaisir, plaisante. 

C’est le cas, lorsque, reconstituant une soirée entre eux à Nha Trang (ville de plaisance au bord de la mer de Chine) Marine Bachelot Nguyen nous plonge dans une soirée karaoké. Ils entonnent, entre autres, Bang Bang de Nancy Sinatra en vietnamien. Un moment suspendu où s’entrecroisent les cultures, le suranné et le contemporain, l’ici et l’ailleurs. 

 

Jusqu’au 25 juillet (sauf le lundi) à 15h35 à la Manufacture 

Crédit photo © C.Ablain 

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