Théâtre

Avec La Critique de l’Ecole des femmes, Molière défend le théâtre par le rire

Avec La Critique de l’Ecole des femmes, Molière défend le théâtre par le rire

01 février 2011 | PAR Christophe Candoni

Le pensionnaire de la Comédie-Française Clément Hervieu-Léger monte au Studio-Théâtre du Louvre La Critique de l’Ecole des femmes. Molière n’a pas meilleure arme que la plume pour répondre aux jugements sévères et infondés des détracteurs de sa célèbre pièce qui triomphe au Palais-Royal en 1662. Ainsi, il écrit cette courte comédie satirique dans laquelle on retrouve son génie de portraitiste. La pièce aurait bien pu emprunter son titre à La Dispute si elle n’était antérieure d’un siècle au chef-d’œuvre de Marivaux. Elle met en scène la querelle entre les défenseurs et les opposants à l’Ecole des femmes et repose sur une longue conversation à bâtons rompus, un condensé d’esprit brillant et de réparties tranchantes servies ici par une mise en scène habile et des comédiens convaincus et enthousiasmants. La troupe rend ici un bel hommage à son patron tutélaire.

Ce petit spectacle est avant tout une célébration du théâtre qui bien qu’attaqué par de sots personnages est toujours présent. La belle scénographie d’Eric Ruf figure un décor à l’envers ou une arrière-scène. Y sont empilés des chaises et des tabourets, des tapis, des tentures et des toiles sont stockés dans ce petit espace intimiste. En fond, les célèbres personnages de la Commedia dell’arte peints posent un regard amusé sur les débordements au combien théâtraux des personnages en désaccord.

Le spectacle commence un peu tristement dans la pénombre. Puis, à l’entrée, très réussie, d’Elsa Lepoivre (Climène) suivie un peu plus tard de Loïc Corbery (Dorante), tout s’emballe. L’actrice joue l’écœurement, la répulsion face au texte de Molière avec une délectation et une autorité amusantes. Juste l’écoute des « grossièretés » contenues dans le texte provoque chez elle une perte d’haleine et un évanouissement chronique. Les équivoques « tarte à la crème », le ruban volé, les enfants nés par l’oreille, la femme est le potage de l’homme, tout y passe, on savoure. Le chevalier est un rôle fougueux et réfléchi qui va si bien à Loïc Corbery. Il soulève la discussion avec ardeur et conviction et se fait le soutient hardi et sincère de Molière et du peuple qui acclame sa pièce. Il défend le bon sens contre le « bon goût » en tenant tête aux puissants soi-disant éclairés qui ne sont que les conservateurs d’un théâtre vieux et rigide. Ce sont Serge Bagassarian, plein d’humour et de finesse dans le Marquis railleur et Christian Hecq génial dans Lysidas, auteur de second rang ridicule sous son manteau de pluie bleu. Les deux sont motivés par le paraître où règne un esprit courtisan.

La mise en scène est résolument contemporaine, les acteurs sont habillés simplement et avec goût par Caroline de Vivaise. Cette actualisation n’empêche absolument pas de faire écho à l’esprit des salons de l’époque. On pense à Ridicule. Patrice Leconte décrivait dans son film les saillies assassines auxquelles s’adonnent les gens de haut rang qui pensent avoir le monopole du bon goût; la situation est semblable dans la pièce. Clément Hervieu-léger montre comment la véhémence de l’échange bascule dans un cruel rapport de force qui devient un territoire de domination et d’humiliation.

Jouer cette petite pièce est aussi l’occasion passionnante pour les acteurs de professer à nouveau leur foi du théâtre. Toutefois, l’argumentation développée dans le texte ne tient pas. On ne peut penser que le public a toujours raison et que le succès populaire fait d’une représentation théâtrale une réussite. L’idée du public comme seul bon juge parce qu’il fait confiance à son bon plaisir paraît juste parfois mais insuffisante. Molière parle en tant qu’acteur et chef de troupe qui doit plaire pour vivre de son art. Mais ne fait-il rien d’autre dans ces grandes pièces que de bousculer, voir de déranger le spectateur en le plaçant face à lui-même, l’inviter à la réflexion et le faire revenir sur ses certitudes. Faire du théâtre un « miroir public », quelle belle audace.

photo Brigitte Enguérand

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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