Théâtre
Avant la retraite, un huis clos infernal, au Théâtre de la Porte Saint-Martin

Avant la retraite, un huis clos infernal, au Théâtre de la Porte Saint-Martin

18 octobre 2020 | PAR Geraldine Elbaz

Ecrite par le dramaturge autrichien Thomas Bernhard en 1979 et mise en scène par Alain Françon, la pièce Avant la retraite, portée par un trio formidable dirigé au scalpel, fustige avec véhémence les vestiges de l’idéologie nazie. « Une comédie de l’âme allemande » comme le dit l’auteur, avec ce qu’il faut de provocation et de cynisme. Abjection votre honneur.

Rudolf (André Marcon), ancien officier nazi reconverti en respectable président de tribunal sur le point de prendre sa retraite, rentre chez lui pour commémorer comme chaque année l’anniversaire d’Himmler avec ses deux sœurs Véra (Catherine Hiegel) et Clara (Noémie Lvovsky).

Nous sommes le 7 octobre et tout doit être prêt pour le grand repas de fête clandestin qui s’annonce. En attendant le retour de son frère, Véra s’affaire avec empressement aux préparatifs dans un grand salon gris et austère, imprégné d’une lumière blanche glaciale.

Sous les yeux d’une Clara prostrée et mutique, clouée dans un fauteuil roulant suite aux bombardements alliés, Véra repasse l’uniforme SS de Rudolf, lustre ses bottes, prépare sa robe et inflige à sa sœur une insupportable logorrhée imprégnée de la nostalgie d’un système révolu.

Clara subit dans un silence assourdissant l’infâme discours de sa sœur, exposé de la manière la plus naturelle et se réfugie tant bien que mal dans les journaux, dernière échappatoire à ce huis clos imposé.

Sur fond de cinquième Symphonie de Beethoven accentuant la solennité de la célébration, Himmler est glorifié : on trinque, on boit du champagne, on se replonge avec délectation dans les albums photos du temps de la guerre…

Le jeu des comédiens est impeccable du début à la fin, servi par un trio exceptionnel, chacun avec une partition bien définie : Catherine Hiegel, remarquable, incarne l’infamie dans ce qu’il y a de plus banal, André Marcon, impérieux, nous restitue avec vigueur l’esprit fanatique de l’époque et Noémie Lvovsky, extraordinaire, pour la première fois sur les planches, arrive à nous transmettre juste avec sa posture et les expressions de son visage une palette d’émotions tout en nuances, allant de la rage au désespoir en passant par la révolte sourde.

Le public n’est pas épargné par la brutalité du texte qu’il peine à digérer. Si l’on entend parfois rire dans la salle, les spectateurs sont davantage en miroir avec le personnage de Clara : paralysés et effarés.

La mise en scène, tranchante, chirurgicale, corrobore à l’atrocité des propos tenus pour dénoncer le mal. Nous sommes en apnée dans une comédie noire où l’humour est incisif et ne laisse pas indemne.

Alors on pense à Brecht, à Beckett, à Kafka et Ionesco réunis, on vacille entre tragique, comique et absurde. Ça grince, ça crisse mais une chose est sûre, on était prévenu : « Parfois, on s’attend au pire, mais on a tort, car c’est bien pire encore qui arrive. »

Visuels : affiche et (c) Jean Louis Fernandez

Avant la retraite
Au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Vendredi 18h – Samedi 17h – Dimanche 16h.
De Thomas Bernhard
Mise en scène Alain Françon
Avec Catherine Hiegel, Noémie Lvovsky, André Marcon

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Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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