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Les Cahiers de l’Herne sur Thomas Bernhard : « Pour pouvoir écrire, je dois m’opposer »

Les Cahiers de l’Herne sur Thomas Bernhard : « Pour pouvoir écrire, je dois m’opposer »

07 août 2022 | PAR Julien Coquet

« Artiste de l’exagération, personnage à la fois charmant et cinglant » (Dieter Hornig et Ute Weinmann), Thomas Bernhard a le droit à son Cahier de l’Herne, une trentaine d’années après sa disparition.

Quiconque a déjà lu Thomas Bernhard a aimé se perdre dans ce flux ininterrompu (absence de paragraphes, longues phrases, répétitions) attisant la haine de certaines figures reconnues et avant tout d’un pays : l’Autriche. Car à son grand dépend, Thomas Bernhard a été un auteur autrichien et, abhorrant son pays, décidant de faire retirer tous ses ouvrages des librairies autrichiennes en 1984, a grandi, vécu et est décédé en Autriche.

 

9 parties sur Thomas Bernhard

Ce Cahier de l’Herne, sous la direction de Dieter Hornig (maître de conférences à Paris 8) et Ute Weinmann (maître de conférences à CY Cergy Paris Université), se découpe en neuf parties : Invention de soi et fiction, Les débuts de « quelqu’un qui écrit », Le tournant vers la prose : « voici le nouveau », Thomas Bernhard : homme de théâtre, Correspondances, filiations, modèles, Contre tous et à l’encontre de lui-même, Editer Thomas Bernard, Inspirations, influences, pastiches, réception, et enfin Témoignages. Habilement pensé, le livre retrace la carrière d’un auteur adulé et maintes fois montées dans les théâtres français : si Le Président est froidement accueilli en 1981, la saison théâtrale 1990-1991 voit 27 productions d’œuvres de Thomas Bernard à l’affiche. Krystian Lupa, dont on a pu voir certaines mises en scène au théâtre de l’Odéon, loue ainsi la radicalité de la pensée de Bernhard et sa « négativité joyeuse ». Sylvain Prudhomme, dans son texte « Leçon de tir », classe d’ailleurs sans grande surprise Bernhard parmi les « écrivains du « non » » (« ceux dont l’impulsion vient au contraire presque toujours d’une indignation, d’un désaccord, d’un refus, d’un divorce avec le monde »).

« Contre » : une critique existentielle

Thomas Bernard s’est en effet tout au long de sa carrière construit contre. Rares sont les louanges et ou les bons points distribués. Ce sont plutôt les critiques, les dénonciations et les accusations qui fleurissent dans les romans, les pièces de théâtre et les prises de position de l’Autrichien. Contre son pays, contre les heures du national-socialisme passées sous silence, contre les prix littéraires, contre Heidegger, contre la bêtise bourgeoise, contre les critiques littéraires, contre les maisons d’édition… A la manière d’Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature en 2004, qui ne cache pas son dégoût pour l’esprit étriqué des Autrichiens, Thomas Bernard n’occulte pas son mépris pour ses compatriotes. Comme le déclare le frère de Thomas Bernhard dans un entretien retranscrit : « Il a toujours dit : « pour pouvoir écrire, je dois m’opposer », il s’est alors choisi des adversaires, aussi bien des personnes que l’Etat tout entier. »

 

La langue de Thomas Bernhardt

Alors pourquoi lire Thomas Bernard ? Pourquoi se plonger dans ce fiel déversé dans de longues pages ? Parce qu’au-delà de ses attaques et de ses prises de position, la langue de Thomas Bernhard est unique et ensorcelante. Le fait que cette langue soit si caractérisable et donc si facilement imitable conduit Peter Handke à dire qu’un jeune écrivain qui chercherait à imiter ce rythme serait « perdu pour l’écriture ». Les nombreux prix littéraires que Bernhard reçoit tout au long de sa vie (tout en passant à côté, de peu, du Nobel) prouve la vivacité de son style, de même que la reconnaissance par ses pairs Ingeborg Bachmann (« je suis persuadée que les derniers textes de Bernhard vont bien au-delà de ceux de Beckett »), Elfriede Jelinek (« personne ne pourra contourner ce géant mort »), le metteur en scène adulé et directeur du Burgtheater de Vienne Claus Peymann (« Bernhard a transmis et rendu possible […] une danse des morts bourgeoise, qui permet de plonger un regard en profondeur dans l’état de l’être humain à notre époque »)…

Au-delà de l’écrivain, on découvre dans ce Cahier de l’Herne un homme malade qui, en cure, se fit une amie indéfectible, Hedwig Stavianicek (auprès de laquelle il est enterré), un homme exigeant voire impoli avec son éditeur Siegfried Unseld (belle retranscription d’extraits de la correspondance), un homme méticuleux dans le choix de ses maisons. La force de l’œuvre de Thomas Bernhard, analysée et décrite dans ce Cahier, ne peut que donner envie de se replonger dans les écrits du maître autrichien.

 

Extrait du texte de Nicolas Bouchaud, « Maîtres anciens au théâtre : faire entendre une voix » :
« Dire un texte de Bernhard ne consiste pas à vouloir d’abord circonscrire un sens mais à créer de l’imprévisible. Sentir que la parole excède toujours ce qu’elle voudrait dire. Parler c’est comme marcher, c’est comme bouger, c’est surtout comme respirer. Créer de l’imprévisible, c’est montrer une vie en train de se faire, c’est-à-dire une vie toujours susceptible de ne pas se faire. Alors on avance pas à pas avec le texte. C’est la marche qui crée le paysage. Jouer c’est choisir la façon dont on va arpenter un texte. »

 

Cahier de l’Herne sur Thomas Bernhard, sous la direction de Dieter Hornig et Ute Weinmann, 312 pages, 33 €

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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