Théâtre
Aux Bouffes du Nord, on se demande si tout va vraiment bien en Amérique

Aux Bouffes du Nord, on se demande si tout va vraiment bien en Amérique

24 mars 2013 | PAR Melissa Chemam

Né de la rencontre entre le collectif Stratégies Obliques (D’ de Kabal, Franco Mannara, Benoît Delbecq), le dramaturge de David Lescot et le cinéaste Eric Vernhes, Tout va bien en Amérique est le troisième spectacle du genre depuis 2008 aux Bouffes du Nord. Chant slammé et poème chanté s’appuyant sur des textes et références historiques dont des récits de colons, des Negro Spirituals, des poèmes de Walt Whitman et Charles Reznikoff, le spectacle met en scène une série de tableaux qui dévoilent l’envers du décor de l’histoire officielle de la première puissance économique mais aussi culturelle du monde. L’empire Étatsunien en prend pour son grade, mais sous les coups de ses propres formes créatives : cinéma et musique en tête. Une claque au goût amer mais au son délicieux.

La scène magique des Bouffes du Nord se prête parfaitement, on le perçoit très vite, à ce spectacle qui mène à se rencontrer textes, musiques et création visuelle. Avec l’entrée de la troublante Irène Jacob sur scène – dont le pas comme si de rien n’était jette un air de nonchalance trompeuse sur le démarrage du spectacle – commence un récit peu ordinaire, au rythme endiablé. Sa voix se fait d’abord le mégaphone de la Lettre sur la découverte du Nouveau Monde de Christophe Colomb, et bien sûr on comprend que c’est pour un voyage à travers cette Amérique mythique mais aussi ses échecs et ses errances que nous sommes conviés. Tout ce qui, en réalité, va mal en Amérique… Cela commence avec la colonisation, se poursuit avec le racisme, passe par la dissémination des peuples amérindiens et sans oublier l’esclavage, la ségrégation et les mafias.

La musique est prédominante dans ce magnifique spectacle au rythme parfaitement mené sur son heure et 35 minutes. La langue anglaise, celle des Etats-Unis, entendons-nous, aussi ; le spectacle est presque entièrement bilingue, avis aux amateurs. La batterie de Steve Arguelles au centre de la scène est entourée d’un piano à queue et de quelques guitares et microphones. Derrière la scène principale, une estrade sert de second tableau et d’espace de projection grâce à un rideau transparent tombant du plafond de cette incroyable salle. A travers ces dispositifs mêlant direct du concert, lectures, jeux de scène et d’ombres et projections cinématographiques, c’est la culture des Etats-Unis qui brille contrairement à leur histoire. Car si l’Amérique a connu l’esclavage et exterminé la plus grande partie des Amérindiens, il lui reste en fin de parcours le jazz, sa littérature et sa poésie et son incroyable patrimoine cinématographique.

Ainsi, d’une scène à l’autre, Mike Ladd succède à Irène Jacob pour un magnifique slam sur les pères fondateurs et les lignées états-uniennes, avant de lui redonner place pour une lecture sur le personnage de Catherine Weldon, femme new-yorkaise venue vivre dans une réserve sioux pour défendre le droit des Amérindiens, avant que n’entre sur scène la talentueuse Ursuline Kairson pour entonner un gospel sur le thème du chamanisme et plus tard un autre sur comment survivre au racisme et aux errements du Ku Klux Klan. Les acteurs D’ de Kabal et Irène Jacob raconteront, eux, autant qu’ils la joueront, l’histoire de John Mc Cabe, d’après un ‘western réaliste’ de Robert Altman, fait de saloons en perdition et de prostituées en recherche de rédemption… Le guitariste Franco Mannara lâchera lui ses instruments pour incarner le Sicilien dont le grand-oncle, né au pays des citrons, est devenu roi des poubelles à New York City grâce à la prohibition…

Le piano de Benoît Delbecq est aussi magnifique que la guitare de Franco Mannara, le jeu des acteurs et la mise en scène, une réussite visuelle et sonore que le public ne manque pas d’acclamer avec force et fracas dès le premier salut. Ne vous le refusez pas.

TEXTES ET MUSIQUES

La lettre sur la découverte du Nouveau Monde, texte de Christophe Colomb
Fathers’, de Mike Ladd
Catherine Weldon et Sitting Bull, texte de David Lescot
John Mc Cabe, texte de David Lescot
There’s a man going round, Spiritual
8 poèmes sur le chemin de fer, de Charles Reznikoff, extraits de
Témoignage (1885-1915), trad. Marc Cholodenko, éditions P.O.L
Le coton, Minstrel song
K, texte de D’ de Kabal
Work song, texte de Mike Ladd
Soon I will be done, Spiritual
3 poèmes sur le chemin de fer, Charles Reznikoff, extraits de
Témoignage (1885-1915), trad. Marc Cholodenko, éditions P.O.L
Le roi des ordures, texte de David Lescot
Extrait de Sur les Rives de l’Ontario bleu, de Walt Whitman, Feuilles d’Herbe, trad. Jacques Darras, Poésie/Gallimard

Toutes les musiques originales du spectacle ont été écrites et créées par Benoît Delbecq, D’ de Kabal, Franco Mannara, Mike Ladd et Steve Argüelles.

(c) : Barbara Rigo & Christophe Raynaud Delage

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