Théâtre

Au Théâtre du Rond Point, la déception « suspection »

06 décembre 2010 | PAR Sonia Dechamps

« Suspection » est la première mise en scène d’Enki Bilal. Le spectateur est intrigué, impatient de voir ce que peut donner la rencontre entre l’univers – connu pour être sombre – de l’artiste et une scène de théâtre ; plus encore quand les textes choisis – extraits de Mémoires d’une teigne de Fabienne Renault – n’ont a priori que très peu à voir avec cet univers là. La lumière s’allume, le dispositif est dévoilé, surprenant dans un premier temps, mais rapidement lassant.

Une femme est au centre de la scène, attachée à une table – noire – en mouvement. Elle est mise en position verticale afin de faire face au public. Derrière elle, un écran, et projeté sur celui-ci, les lèvres d’un homme : Jean-Louis Trintignant. La voix de ce dernier résonne. « Vous avez déclaré », « Vous dites que », « Répétez »… Evelyne Bouix dresse de courts portraits de personnes – ici appelées par des numéros – rencontrées, observées par le passé.
Evelyne Bouix témoigne. Elle doit confirmer, répéter, développer, des propos déjà tenus et apparemment donc retenus contre elle. Mais la faute au texte ou à l’interprétation – il est d’usage de dire qu’il doit y avoir un peu des deux – le spectateur ne réussit jamais à visualiser les personnes pourtant réelles dont il est question.

Malheureusement, le jeu d’ Evelyne Bouix reste figé. Le spectateur attend une certaine violence, manifeste ou rentrée. Attachée, profitant de la moindre avarie technique du système pour tenter de fuir, son corps n’apparait pourtant pas soumis à la contrainte. Il ne lutte jamais contre les liens qui le retiennent, il ne se débat pas. Jamais – non plus – il n’apparait « à bout », épuisé à l’extrême ; ce qui justifierait une certaine inertie.

Evelyne Bouix est là, mais elle n’est pas son personnage. Elle est contrainte, le spectateur le comprend mais ne le ressent pas. Si elle n’y croit pas, comment le spectateur le pourrait-il ? De quoi est suspect son personnage d’ailleurs ? Pourquoi doit elle répéter, confirmer, ses dires sur toute cette série de personnes ? Est-on dans un monde où chaque pensée doit être contrôlée et validée ? C’est au spectateur de l’imaginer… Mais en a-t-il vraiment envie ?

Oppressante, étouffante, l’atmosphère est censée l’être ; avec ces questions – identiques – à répétition, le voile sombre posé sur le plateau, la position et le costume de la comédienne… Mais le dispositif ne se renouvèle pas et, bien vite, le spectateur, à défaut d’être happé par l’univers d’Enki Bilal, se retrouve simplement fatigué par une boucle qui lui apparaît alors sans fin. Aucun sentiment réel de malêtre ne se dégage de la mise en scène, ce qui apparaît pourtant comme le but de l’artiste avec cette adaptation. Et c’est dommage, car la pièce n’est pas sans intérêt, loin de là. Le côté « science-fiction », notamment, est surprenant, singulier… mais, malheureusement pas abouti.

Intéressante mais pas convaincante, « Suspection » confirme – paradoxalement – l’intérêt que le spectateur peut avoir pour Enki Bilal. Un artiste qui a, c’est certain, un univers, mais qui doit encore trouver son envol sur un plateau.

Jusqu’au 30 déc., 18:30, salle Jean Tardieu ,29 €, 01 44 95 98 21, théâtre du Rond Point,2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris métro Franklin D. Roosevelt ou Champs-Élysées Clemenceau

(c) Giovanni Cittadini Cesi

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