Théâtre

Au Théâtre des Bouffes du Nord, une Lettre au Père qui trouve enfin ses destinataires

Au Théâtre des Bouffes du Nord, une Lettre au Père qui trouve enfin ses destinataires

27 janvier 2012 | PAR Sara Anedda

Ce texte de Kafka de 1919 est mis en scène par Jean-Yves Ruf dans le cadre suggestif du Théâtre des Bouffes du Nord, et magistralement interprété par Jean-Quentin ChâtelAin. Un comédien habitué aux seuls en scène, et dont on se remémore l’intense « Ode Maritime » de Pessoa mise en scène par Claude Regy au Théâtre de la  Ville, en 2010 (notre critique, ici).

Âgé de 36 ans au moment de la rédaction de cette lettre restée morte, Kafka y exprime tout un nœud de sentiments convulsifs et contradictoires, toute la haine et tout l’amour éprouvés vis-à-vis d’un père tyrannique qui s’oppose à son mariage. Ce mariage est selon Franz le seul acte qui pourrait concrétiser son désir de se séparer émotionnellement d’une présence paternelle symbolique castratrice.
Kafka écrit à son père dans le but de lui expliquer ses états d’âme, en donnant voix à l’enfant qui veut être aimé et à l’adulte blessé… surtout, il écrit pour essayer de calmer ce conflit interne par le biais de l’écriture. Le texte, au fil du temps, s’est prêté à bien des lectures psychologiques et psychanalytiques : la peur et la fascination que Kafka ressent à l’égard de son père ne reflèteraient-elles une certaine ambiguïté ? N’y aurait-il pas une tendance incestueuse cachée par le sentiment de culpabilité et stigmatisée par l’envie de se marier, seule possibilité d’issue d’un attachement morbide à son père? Toutes ces implications freudiennes se voient confortées par l’évolution clinique de l’auteur, contribuant à la caractérisation d’un individu devenant de plus en plus hypocondriaque et névrotique. Après avoir découvert sa tuberculose en 1917, ce fut justement lors d’un séjour au sanatorium de Zurau, que Kafka rencontra une jeune femme, Julie Wohryzek, qu’il décida d’épouser et qui, sans le savoir, lui inspira cette oeuvre.

Dans la mise en scène de Jean-Yves Ruf, l’acteur se promène sur un plateau sombre et presque vide : la petite scène du Théâtre des Bouffes du Nord, en contrebas du public. Ce dispositif nous rapproche du personnage, de son vécu, de ses angoisses… Cette complicité est également insufflée par les tournures ironiques qui parsèment le texte, faisant naître des sourires à l’évocation de comportements paternels qui à travers la figure du père de Kafka en rappelle d’autres. Un jeu habile de lumières souligne avec force les méandres de cette introspection. Si l’ironie prend toujours le pas sur le tragique, la maladie ne cesse toutefois de progresser, manifestée par la toux, qui ne cesse de s’accroître jusqu’à hacher le récit, si bien qu’à la fin, l’angoisse devient véritablement le maître du jeu.

Ce beau travail permet d’approfondir la compréhension d’un auteur, qui malgré la fascination exercée par la figure écrasante d’un père censeur, aura réussi à devenir l’un des écrivains majeurs du XXe siècle.

Les Nouveaux Chiens de Garde, un pamphlet dénonciateur à la démonstration chancelante.
La mode et la musique : Une grande histoire de collaboration
Sara Anedda

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *