Théâtre

« Au moins j’aurai laissé un beau cadavre », Vincent Macaigne retourne le cloître des Carmes au festival d’Avignon

« Au moins j’aurai laissé un beau cadavre », Vincent Macaigne retourne le cloître des Carmes au festival d’Avignon

10 juillet 2011 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Vous avez déjà vu un chauffeur de salle au théâtre ? Vous avez déjà passé un entracte à dansoter sur Ti Amo en boucle, vu courir des chèvres, pleurer Ophélie, voir Hamlet comprendre que son oncle a tué son père, observer un comédien faire du rappel sur les murs d’un cloître médiéval ? Oui ou non, il faut voir Au moins j’aurai laissé un beau cadavre du trentenaire Macaigne. Un spectacle fleuve de quatre heures, génial, qui innove, frappe et chamboule.

Énorme, surdimensionné, tous les superlatifs sont bons ici. Dans un cloître des Carmes utilisé comme jamais, Macaigne installe des éléments de décor partout, sur les coursives, derrière les arcades… Le décor ? Un total foutraque, en fond de scène, une table de banquet et des machines à café comme on en trouve dans les halls des grandes entreprises. À jardin un amas d’objets, des fringues, des corps en tissus, à cours, un bahut comprenant des grosses babioles. Au centre, la tombe d’Hamlet 1, une grande flaque d’eau, une croix, des crânes. Tout en haut, un Algeco surplombé de la mention « Il n’y aura pas de miracles ici « . Sur le sol… de la boue et de l’herbe… Si si !

Après un tour de chauffe hilarant pendant l’entrée du public qui a fait lors de la Première se lever, chanter et se trémousser une bonne part des 600 spectateurs, nous voila disposés à entendre quatre heures de théâtre… La pièce est une construction d’après Hamlet. Macaigne dans une folie maitrisée garde la trame de la tragédie shakespearienne en la faisant intervenir comme repère pour notre civilisation qui apparait ici très en panne.

Pour le metteur en scène, le plateau, les gradins et les coulisses ne sont qu’un seul et même espace, les comédiens sans aucune limite et avec une prise de risque maximale se jettent dans l’eau, aspergent le premier rang, muni de bâches à relever en cas d’attaque, se roulent dans la boue et se mettent à nu à tous les sens du terme.

« Au moins j’aurai laissé un beau cadavre » vient interroger une génération prise dans une Europe où les élans racistes se multiplient et où les familles, souvent recomposées soulèvent des questions identitaires fortes.
Pour incarner cela, les comédiens hurlent jusqu’à saturation, à l’image d’une mère hystérique face à son enfant en crise d’ado. Quelque fois, le propos devient inaudible, et cela fonctionne. Hamlet déprime le jour où, sa mère veuve épouse le meurtrier de son père et sa relation avec Ophélie en prend un coup.

La troupe occupe cette aire de jeu avec brio, développant une idée à la seconde. Le travail de lumière est ici magistral allant du glacial au fantastique soutenu par une utilisation efficace de la fumée. Ce spectacle est livré comme un rêve délirant porté dans la réalité. En un mot, ça « explose » sans cesse. Chaque seconde laisse place à une nouvelle idée de scénographie absolument imprévisible.

Tous les comédiens sont époustouflants. On adore particulièrement Laure Calamy en mère possessive et Julie Lesgages qui campe une Ophélie en pleine crise d’ado. Vincent Macaigne se place dans l’héritage de son époque. On retrouve du Julie Berres dans son travail, la folie d’un Pipo Delbono, mais jamais délire technique n’est allé aussi loin.

Dans ce festival dédié à l’enfance, Macaigne revient à la jeunesse d’Hamlet plaçant là le départ de ses névroses. Les propositions de jeux viennent résonner avec des sentiments de l’enfance. Ici, tout est possible, ils cassent, se jettent, s’aspergent de peinture dans un monde où pourtant les contraintes sont reines.

Standing ovation fort méritée, rappels nombreux, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre fait avancer l’histoire de la mise en scène en intégrant la performance au théâtre avec évidence. Bravo !

Au moins j’aurai laissé un beau cadavre – photo de répétition © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

10 réflexions au sujet de « « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre », Vincent Macaigne retourne le cloître des Carmes au festival d’Avignon »

Commentaire(s)

  • sorour macaigne

    Quand les souffrances dépassent : seul langage possible est celui que Vincent utilisé dans son théatre.
    Bravo et grand merci à Vincent,les comédiens, comédiennes et tout l’équipe ;
    Ils sont tous doués,talentueux,courageux et très généreux.Merci à tous.
    Avec les mises en scènes de Vincent les spectateurs participent dans l’action-de l’idée que Vincent veut transmettre .
    Le spectateur, qu’il soit dans le rire ou pour les drames retrouve et revoit : Les injustices des pouvoirs dans les familles,les pouvoirs dans sociétés,les pouvoirs dans les politiques,les pouvoirs d’argent…
    Et on se voit en mouton si seul ou étranger parmis les …

    juillet 14, 2011 at 19 h 35 min

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