Théâtre
« Au moins j’aurai laissé un beau cadavre » – le deuxième, splendide et dégueulasse, au Théâtre de Chaillot.

« Au moins j’aurai laissé un beau cadavre » – le deuxième, splendide et dégueulasse, au Théâtre de Chaillot.

07 novembre 2011 | PAR Emma Letellier

Depuis jeudi 4 novembre le Théâtre National de Chaillot affiche Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, le dernier spectacle de Vincent Macaigne et de sa compagnie, créé en Avignon en juillet dernier, (voir notre article et notre interview). Sur le green souillé d’un plateau dégueulasse de bout en bout, c’est l’histoire d’Hamlet, héritée du conte médiéval danois, et telle qu’elle se raconte à l’automne 2011, qui nous est livrée avec précision et authenticité dans ce qui se nomme une traduction, au sens le plus propre du terme, du texte de Shakespeare.

En mars, Vincent Macaigne présentait une nouvelle fois aux Bouffes du Nord Requiem 3. Un jeune homme énervé criait sa rage de vivre et ce qu’il aurait voulu être s’il n’avait pas raté : Louis-Ferdinand-Céline, Dostoïevski, Shakespeare. Dans Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, le cynisme hurle toujours son désir d’être plus joyeux, une banane joue au tennis, et le jeune homme énervé revient, incarné dans plusieurs personnages hérités de la tragédie shakespearienne mais revisités par ce qu’on pourrait nommer l’ethos macaignien.

Claudius, Hamlet, Gertrude, Roger Roger et les autres donnent tour à tour à entendre la voix de l’auteur – metteur en scène à laquelle se surimpose celle des comédiens-interprètes. L’histoire qui se joue est celle écrite par Shakespeare telle que comédiens et metteur en scène la perçoivent, de manière à ce qu’elle nous arrive à nous spectateurs, avec toute la force et toute la sincérité de l’être vivant qui est en train de la jouer. Tout se passe comme si Vincent Macaigne nous livrait le sous-texte qu’il s’invente en lisant la pièce, chaque scène traduisant dans le langage commun du metteur en scène et de ses acteurs ce que cette histoire leur raconte. Et c’est là toute la force du travail de cette compagnie : prendre le parti de nous offrir avec absolu et vérité une pensée et des émotions qui leurs sont propres. Et Macaigne, interviewé, de préciser lui-même qu’il n’a «jamais travaillé sur une pièce pour travailler sur une pièce. », qu’il s’est toujours agi d’un «  mouvement de survie », d’une tentative pour «  sortir de quelque chose ». Le théâtre se révèle donc pour l’auteur comme pour les comédiens, le metteur en scène et les spectateurs, une nécessité.

Ainsi, Macaigne rend-il au théâtre ses vertus à la fois cathartique, réflexive et prophétique. Dans Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, tout comme dans La Souricière – la pièce montée par Hamlet pour dénoncer le meurtre de Claudius – , il s’agit de dire l’état du monde contemporain et de le jeter en pâture à ceux qui en sont les meilleurs acteurs : les spectateurs. Et les frontières entre scène et salle de se brouiller avec habileté. Au début, les spectateurs sont sur scène, à la fin, les comédiens sont dans les gradins et depuis le sommet de la salle Jean Vilar, Vincent Macaigne joue son propre rôle de directeur sur les nerfs, confronté à un double en train de lui échapper : Hamlet, ordonnateur du piège et justicier d’un soir.

Si le spectacle s’intitule « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre », c’est qu’il s’agit moins de jouer Hamlet, dans sa langue maternelle, que de vivre, avec les mots et la vie d’aujourd’hui l’histoire traversée par cette dynastie déchue. Le plateau est dégueulasse parce que le mode de vie dans lequel nous nous embourbons est souillé par avance. Claudius a tué son frère, il a épousé sa belle-sœur et dans son entreprise il a échoué. Mais il est comme la plupart d’entre nous et nous rions beaucoup de cette ressemblance. L’échec semble inhérent à la nature humaine, la souillure obligatoire et la folie serait alors de ne la pas croire inévitable. Claudius a eu le mérite d’essayer, de sentir, de vivre et ce serait là son humanité. D’autres le remplaceront et commettront cependant les mêmes erreurs, prophétise-t-il. Aussi la folie d’Hamlet, s’il en est une, et par jeu de miroir, la folie de l’auteur, du metteur en scène, des interprètes et de tous ceux qui auront foi en Hamlet, c’est de croire la pureté et l’absolu encore tenables. Dans ce désastre, se maintient une jeunesse qui continue d’avoir foi en l’humain, le beau, le juste et le bien. Dans ce spectacle, Hamlet reste debout.

Le théâtre s’essaye donc ici avec intensité et vérité à inventer, à proposer, à suer, à exprimer et à penser – au risque de n’y laisser qu’un beau cadavre.

Meg Stuart – The Fault Lines
Colorful (au cinéma le 16 Novembre)
Emma Letellier

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