Danse
Meg Stuart – The Fault Lines

Meg Stuart – The Fault Lines

07 novembre 2011 | PAR Smaranda Olcese

Rendez-vous désormais incontournable qui a su installer au fil des éditions la passion des  découvertes remarquables, des propositions audacieuses et des univers singuliers, Les (in)accutumés 2011 débute sous les auspices de Meg Stuart. La chorégraphe américaine installée à Bruxelles présentera également dans le cadre du Festival d’Automne sa création VIOLET, vague de pure énergie qui déferlait sur Avignon cet été.

Des artistes déjà confirmés et de jeunes créateurs font la saveur de cet objet chorégraphique contemporain qui s’éloigne volontiers des normes établies – gageons dès maintenant que Cécilia Bengolea et François Chaignaud vont une nouvelle fois semer le trouble et réveiller des passions ! – défriche les nouvelles tendances et mène une lutte acharnée contre la complaisance – c’est dans ce cadre que s’inscrivent la très attendue performance de Claudia Triozzi, Pour une thèse vivante, ainsi que la création hautement réflexive de Laurent Pichaud, àtitré, deux sujets à interprétation.

D’une manière subtile, The fault lines, pièce que Meg Stuart a conçue en collaboration avec  le chorégraphe autrichien Philipp Gehmacher et l’artiste plasticien Vladimir Miller, entre en résonance avec sa toute première création, Disfigure Study, qui, en 1991, marquait l’apparition sur la scène internationale de l’une des chorégraphes les plus radicales des deux dernières décennies. Meg Stuart creuse les lignes de faille qui travaillaient déjà, dans cette première pièce à caractère de manifeste, les corps secoués par des soubresauts irrépressibles, qui en aliénaient les membres et faisait voler en éclats toute représentation unitaire. Dans The fault lines, l’image vidéo, des plus banales et pauvres, joue un rôle déterminant, se retrouve au centre de cette installation performative qui en fait usage, moins pour ses qualités accessoires esthétisantes, que pour mieux en exposer ses postulats perceptifs premiers. La terrible force de cette proposition vient du fait que la chorégraphe ne se contente pas d’un simple travail d’abstraction des corps à partir de l’image. Le minimalisme du dispositif, exposé en toute simplicité, fait au contraire résonner d’autant plus fort une volonté de se garder au plus près de la chair, de la matière et de ses rythmes, tout en menant au terme cet exercice de dématérialisation.

Le plateau dénudé frémit d’une respiration profonde, régulière, et ce ressac nous aspire comme si nous gardions du bruit de la mer le seul mouvement de retraite qui nous emporte vers le large. Nous éprouvons au plus concret la présence de deux performeurs avant même qu’ils ne se jettent dans ce corps à corps éperdument désespéré qui malaxe les membres dans la furie du combat et la passion de l’étreinte. Les face à face qui précèdent chaque clash en contiennent dans leur intensité muette la charge incommensurable d’ardeur et d’obstination. Les corps s’enveloppent et se heurtent, le poids et l’énergie se transfèrent dans des chocs, les portées ont la brutalité de l’arrachement et l’immédiateté de la chute.

Dos à la salle, un troisième performeur immobile, reste dans l’expectative, regarde, attend le moment de son intervention. Autre témoin, une mini caméra expose l’angle neutre de son regard sur un mur. Par moments, Meg Stuart et Philipp Gehmacher se retrouvent dans son champ.

Le plateau s’apaise, mais son unité perceptive est déjà attaquée par l’expérience de profonde étrangeté que le performeur autrichien fait de son propre bras qui semble échapper à tout contrôle. Le principe de la proprioception ainsi dénié, les corps commencent à se déliter.  La première ligne de faille s’insinue dans la brûlure qui transperce l’écran de toile noire sur lequel Vladimir Miller accueille une même image maintenant démultipliée. Les rayons ainsi recomposés sur le mur du fond de la salle délivrent des fragments des corps en danse que l’artiste découvre de manière tactile. De par ces manipulations, tout le plateau devient l’espace de genèse de l’image – une image fragile et pourtant poignante quand elle embrasse dans son cadre de fortune le visage de la performeuse, rémanence du temps du cinéma muet, ou quand elle surprend l’énergie qui fait se tendre un bras qui semble crever l’écran et expose dans son geste l’épaisseur des couches de projections. L’alignement des corps dans l’angle de la caméra fait naître des caresses illusoires, les danseurs semblent s’effleurer, à la fois si lointains et si proches : toute distance devient relative et est abolie par la perspective faussée.

Nous revenons au cœur du proto-cinéma. Ce dispositif fragile et intelligent est intégré de manière sensible à la performance. Entre leurres et miroitements, Vladimir Miller joue à capter les énergies qui traversent l’espace et les fait se matérialiser sur le même mur dans un spectre de couleurs élémentaires, dont les textures sont modulables. Le bruit de la mer revient cette fois-ci comme pour nous déposer sur une plage perdue dans les limbes d’une réalité qui nous échappe. La pièce de Meg Stuart s’installe dans un va et vient permanent entre différentes strates de perception. La réalité s’effrite ou au contraire s’épaissit – c’est une question de point de vue – alors que la main du plasticien dessine sur un calque transparent superposé à une première image projetée des traces. Se contente-t-il de consigner des postures sur le mur, ou d’emprunter les courbes des corps, marque-t-il les lignes de force d’un paysage humain labouré par des émotions et du ressenti, décide-t-il des positions clé que les deux danseurs, assujettis à l’image, vont retrouver l’instant d’après ?

Sous la hauteur de la verrière de la Ménagerie de Marie Thérèse Allier, les lignes de faille ouvertes par Meg Stuart fusent riches de potentialités et ouvrent dans la danse de nouveaux espaces de présence au monde.

NO 83 – Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort // Comment proposer un lièvre mort à un amateur de tableaux
« Au moins j’aurai laissé un beau cadavre » – le deuxième, splendide et dégueulasse, au Théâtre de Chaillot.
Smaranda Olcese

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