Théâtre

Arturo Ui par le Berliner Ensemble, première parisienne d’un spectacle historique

Arturo Ui par le Berliner Ensemble, première parisienne d’un spectacle historique

26 septembre 2012 | PAR Christophe Candoni

Invité par le Festival d’Automne, le Berliner Ensemble donnait sa 388e représentation de « La Résistible ascension d’Arturo Ui » ce lundi 24 septembre au Théâtre de la ville. La production créée à Berlin en 1995 a encore reçu un triomphe mémorable. La mise en scène légendaire d’Heiner Müller et l’interprétation bluffante de Martin Wuttke sont inratables !

Heiner Müller n’a été qu’un temps trop bref le directeur de la compagnie fondée par Bertolt Brecht mais il lui a offert un de ses plus grands spectacles en montant cet Arturo Ui dans les conditions peu aisées que l’on sait. Malgré la maladie à laquelle il succombera quelques mois après la première et certaines réticences des interprètes lors des répétitions face à son adaptation drastique de la pièce, Müller signait là une mise en scène puissante, radicale et percutante qui fut l’incontournable succès dont avait impérativement besoin le Berliner Ensemble pour redynamiser sa santé financière en péril et se refaire une réputation. Dix-sept années plus tard, la troupe dont la plupart des acteurs sont ceux de la création le porte toujours avec un éclatant engagement.

C’est nécessairement par un habile détour que la pièce écrite par Brecht en exil entre 1934 et 1941 décrit l’effroyable montée des fascismes en Europe. La fable se passe dans les bas fonds de Chicago où règnent la corruption et la violence. Arturo Ui est un gangster, dans la veine d’Al Capone, qui procède à une malhonnête mainmise sur le trust du chou-fleur en déclin pour prendre le pouvoir et mettre la ville à ses pieds. De manière à peine voilée, on observe à travers lui l’ascension fulgurante d’Hitler en pleine crise économique mondiale et une dénonciation du nazisme qui progresse à l’aube de la seconde guerre mondiale.

Dans la représentation pertinente et audacieuse qu’en fait le Berliner Ensemble, ces choses sont encore moins implicites. On peut voir dans la grisaille froide du décor qui laisse tant de place au vide, la fin de la République de Weimar, tandis que le régime nazi est convoqué par la présence de croix gammées, par le bruit répétitif et angoissant d’un train qui passe, ou encore par la retentissante ouverture du Tannhäuser de Wagner dont Hitler était un admirateur.

Et puis, il y a l’art inouï de Martin Wuttke qui, dans sa composition démente, stimule toute l’intelligence du corps et la vivacité de l’esprit, use de tics nerveux, de mimiques et de grimaces, d’une voix nasillarde et criarde, d’une diction mitraillette, qui rappellent le chancelier allemand singé et ridiculisé de la meilleure des façons. Wuttke apparaît d’abord à quatre pattes telle une bête haletante, mi chien, mi loup, prêt à bondir, l’air carnassier, la langue pendante, d’un rouge écarlate, avide de chair et de sang frais, puis devient une fois sur ses deux jambes, un homme empoté et désopilant qui prend des leçons de diction et de maintien auprès d’un vieux comédien shakespearien de style classique pour devenir un dictateur de plus en plus terrifiant, pantin déshumanisé. Heiner Müller montre si justement combien la maîtrise de l’artifice de la représentation, de la mise en scène de soi est une arme de persuasion, de manipulation, pour amadouer l’auditoire et asseoir sa domination.

L’outrance et le grotesque portent la caricature à un tel point qu’elle fait tout autant tordre de rire qu’elle suscite l’effroi. Sous les attraits divertissants d’un cabaret à la mode berlinoise, dans lequel abondent les numéros d’acteurs, les gags et les effets théâtraux, où les divas d’opéra sont parodiées et leurs sublimes arias mêlés à une musique pop-rock rageuse, le regard d’Heiner Müller se fait lucide et glaçant. La dramaturgie redoutablement bien ficelée, le jeu complètement déréalisé et pourtant très concret, l’énergie et la liberté qui explosent sur le plateau sont caractéristiques de la supériorité des productions allemandes. Contrastée et paroxystique, la représentation est magistralement cinglante.

 

Photo © Barbara Braun

Paris sur le pouce de Janine Trotereau
Paris d’occase de Sophie Lemp
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

2 thoughts on “Arturo Ui par le Berliner Ensemble, première parisienne d’un spectacle historique”

Commentaire(s)

  • Olivier Handelsman
    Olivier Handelsman

    C’est d’ailleurs Martin Wuttke qui jouait déjà le rôle d’Adolf Hitler dans Inglourious Basterds de Tarantino !

    septembre 26, 2012 at 23 h 55 min

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