Théâtre

« Aegri somnia » de Jean Lambert-wild, quinze ans après : rêves brillants au fond d’une piscine

« Aegri somnia » de Jean Lambert-wild, quinze ans après : rêves brillants au fond d’une piscine

26 novembre 2017 | PAR Geoffrey Nabavian

Le directeur du Théâtre de l’Union, à Limoges, s’est replongé, en ce mois de novembre 2017, dans l’une de ses performances emblématiques. Au sein de l’espace de la piscine du lycée Léonard Limosin. L’acte théâtral, créée en 2002, s’est révélé toujours puissant, cohérent, original, et habité par des fantômes de différentes formes. Trente minutes entre surface et fond de l’eau, à brasser les bulles autour d’un artiste très fort.

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Au point le plus profond du bassin de la piscine du lycée Léonard Limosin, en ce samedi après-midi à Limoges, un espace théâtral a été installé. Sous l’eau. Avec un lit, une couette, un tabouret. Munis de masques pour voir en environnement aquatique, on descend se mettre à l’eau, on s’approche, on immerge nos têtes, on regarde. On écoute, également… Le « spectacle performatif » qu’on va voir et vivre est une calenture. Mot qui désigne « un délire furieux auquel les marins sont sujets lors de la traversée de la zone tropicale et qui est caractérisé par des hallucinations et le désir irrésistible de se jeter à la mer ». Un fragment d’un grand oeuvre nommé Hypogée… Au long de ses années d’existence, jusqu’à aujourd’hui, Aegri somnia a été présenté dans beaucoup de villes, et au Festival d’Avignon 2005, entre autres. Partis pour trente minutes toutes rondes, nous plongeons. En tentant de ne laisser rien passer de ces instants pas communs…

Il y a d’abord cette musique signée Jean-Luc Therminarias, imprécise, ouverte, entêtante, et au final sublimement composée, qui frappe nos oreilles lorsqu’on plonge la tête dans l’eau de la piscine. Même si elle est diffusée dans tout l’espace, elle résonne bien plus distinctement sous l’eau… Elle invite à découvrir cet environnement qu’on croit connaître sous un autre jour : sous l’eau, les bruits du monde qui nous entoure s’estompent. Bienvenue dans une autre dimension. Le fond d’une piscine a son espace sonore propre, ouvert à bien des possibles.

C’est la première des beautés contenues dans ce spectacle théâtral hors format : d’emblée, on part ailleurs. La réalité qu’on connaît trouve des prolongements inattendus. C’est le concepteur de cet objet, Jean Lambert-wild, qui va également en être l’interprète, avec autour de lui l’eau, et le son installé par Christophe Farion. Au fond du bassin, muni d’un scaphandre, et vêtu de l’habituel pyjama rayé de son personnage théâtral, costume signé par Françoise Luro, il va incarner un dormeur en détresse, avec un jeu très physique. Un homme qui se lève, et tend la main vers la surface de l’eau. Une main que certains spectateurs-nageurs, penchés au-dessus de lui, vont saisir… Avant de la lâcher, du fait du manque de souffle, et de laisser retomber notre bonhomme à terre. Plus tard, on verra celui-ci s’élever et atteindre l’air libre, mais avec sa couette plaquée sur lui. Puis, finalement, sa main émergera, avant de repartir au fond. Puis un grand souffle d’air, venu de son scaphandre, créera un bouillonnement dans lequel on pourra se plonger. La partition physique pourra paraître au final assez écrite. Et après nous être habitués aux procédés employés, on pourra éprouver le sentiment d’être les acteurs d’un rêve. Impression peut-être due aux gestes recommencés… Un rêve, mais le nôtre ? Celui du personnage présent au fond, qui ne mettra jamais sa tête hors de l’eau ? L’expérience, et ce qu’elle procurera, demeureront différents pour chacun a priori.

Pour suivre Aegri somnia, des pauses respiratoires sont bien entendu nécessaires. Elles permettent de remarquer qu’un texte est également dit, et accompagne la performance. Un texte aussi signé Jean Lambert-wild. Pris en charge par sa voix, celle de Laure Wolf, et celle de Valéa Djinn. Et transmis à travers des hauts-parleurs, mais pas si distinctement que ça. Entre deux plongées, on reste donc attentif à ses mots. État d’attention qui nous plonge encore plus dans un sentiment de rêverie… On saisit des termes, à la volée. On perçoit différents tons, entre colère et amusement, au sein de ce texte. On se rend compte que des passages descriptifs dits par la voix d’homme, et en fait extraits de Vingt mille lieues sous les mers, de Jules Verne, s’insèrent entre les mots de J. L.-W. . On dérive au sein de cette partie écrite, agréablement…

Après avoir essayé de s’allonger à plat ventre, sur le lit, de s’asseoir au fond, après avoir joué avec tout l’espace, et été acteur de ces rêves offerts, on assiste à la fin du spectacle. A la sortie du bassin de notre homme. Et bien qu’on nous laisse encore nager un peu ensuite, on n’a pas tellement envie de retourner voir l’espace où la pièce s’est déroulée. Jean Lambert-wild est parvenu à faire émerger l’un des aspects sacrés d’un bassin de piscine. On garde donc ce sentiment, et ces instants, en tête. Avec une impression de douceur et de sécurité. Avant d’entendre un spectateur, un peu perplexe, employer le mot « glauque ». Et avant de voir la chanson « Keep talking », de Pink Floyd, s’imposer dans notre esprit, à notre sortie, avec son « I feel like I’m drowning« … Belle preuve de la multiplicité des mondes ouverts, dans ce bassin.

Aegri somnia, un spectacle imaginé et interprété par Jean Lambert-wild. Texte : Jean Lambert-wild, avec des extraits de Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. Et avec les voix de Laure Wolf, Valéa Djinn, Jean Lambert-wild. Musique, Synthétiseurs, Spatialisation en direct et Electronique : Jean-Luc Therminarias. Installation sonore : Christophe Farion. Costume : Françoise Luro. Durée : 30 minutes.

Visuels : © Tristan Jeanne-Valès

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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