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Réédition Folio du « Gardien » de Harold Pinter : Silences et logorrhées

Réédition Folio du « Gardien » de Harold Pinter : Silences et logorrhées

26 novembre 2017 | PAR Julien Coquet

Folio réédite la pièce la plus célèbre du Prix Nobel de littérature 2005. L’occasion pour le lecteur de redécouvrir un texte très bien accueilli au Royaume-Uni mais difficilement compris en France.

En 2005, l’Académie suédoise choisit de remettre au dramaturge anglais Harold Pinter le Prix Nobel de littérature au motif qu’« il découvre l’abîme sous les bavardages et se force un passage dans les pièces closes de l’oppression ». Si la deuxième partie de la phrase renvoie plus aux pièces politiques du dramaturge et à son engagement, Le Gardien renvoie bien à « l’abîme sous les bavardages ».

Le résumé du Gardien peut paraître bien futile et Pinter lui-même assurait qu’il ne pouvait résumer aucune de ses pièces puisqu’il se contentait de montrer une situation. Mick, proche de la trentaine, et Aston, milieu de la trentaine, sont deux frères qui vivent ensemble dans une maison de l’ouest de Londres surchargée d’objets inutiles. Au début de la pièce, Aston ramène Davies, un vieil homme sans domicile, et lui propose de s’installer à la maison. Mais Mick accepte difficilement la présence du vieil homme dans la maison qu’il possède. Chacun à leur tour, Mick et Aston proposent au vieil homme le poste de gardien de l’immeuble mais celui-ci, égoïste et parasitique, précipite son départ du foyer en refusant l’offre.

Créé en 1960 à Londres, Le Gardien fut un grand succès, obtenant le prix de « la meilleure pièce de l’année 1960 » lors de l’Evening Standard Drama Award. La réception en janvier 1961 à Paris fut plus mitigée. Et la réaction du public français peut être légitime tant cette pièce remplie de pauses, silences et points de suspension, est difficile à appréhender. Tout au long de l’œuvre, le lecteur/spectateur ne sait où le dramaturge souhaite l’amener (comme l’écrit Michel Corvin dans sa préface très éclairante : « plus on avance dans le déroulement de l’œuvre, plus le fin mot échappe ») et, bien souvent, la force de la pièce repose sur l’interprétation du rôle de Davies.

La difficulté d’approche de la pièce tient aussi à l’impossibilité à classer Le Gardien dans la case comédie ou tragédie/drame. Pinter écrit : « Le Gardien est drôle jusqu’à un certain point. Une fois cette limite franchie, cela cesse d’être drôle et c’est à cause de cette limite que j’ai écrit cette pièce. » Pourtant, la limite est presque indiscernable : est-ce l’apparition de Mick qui vient perturber l’accueil de Davies ? Est-ce le long monologue d’Aston à la fin de l’acte II ?

La nouvelle édition que propose Folio dans la traduction de Philippe Djian est la bienvenue pour comprendre une pièce difficile d’approche. Grâce à une préface, une notice, une bibliographie sélective, des notes et même un résumé de la pièce, cette réédition parvient à mieux nous faire comprendre les relations entre Davies, Aston et Mick.

« DAVIES : On m’a amené ici, la nuit dernière… rencontré dans un café… je travaillais… j’ai été viré… là où je travaillais… ce type m’a sauvé d’une bagarre, il m’a amené ici, il m’a amené ici tout droit.
Pause.
MICK : J’ai bien peur que tu sois qu’un fieffé baratineur, tu sais. T’es en train de parler au propriétaire. Cette chambre est la mienne. Tu es dans ma maison. »

Le Gardien, Harold Pinter, Gallimard, Folio théâtre, 240 pages, 7,25€

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Julien Coquet

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