Théâtre
A la Comédie-Française, une Phèdre méditerranéenne par le grec Michael Marmarinos

A la Comédie-Française, une Phèdre méditerranéenne par le grec Michael Marmarinos

11 mars 2013 | PAR Christophe Candoni

Le retour de Phèdre de Racine à la Comédie-Française dans une mise en scène du grec Michael Marmarinos donne une fois de plus -et au risque de se répéter-  l’occasion de louer l’extrême qualité des comédiens de la troupe et déplorer une mise en scène ratée comme c’est souvent le cas depuis le début de la saison.

Il n’y a pas à douter que Dmitri Tcherniakov qui devait monter cette nouvelle production aurait proposé une lecture radicalement contemporaine de la tragédie classique. Michael Marmarinos, à qui finalement la mise en scène a été confiée, fait quant à lui voyager Phèdre dans un cadre spatio-temporel plus flou à l’image de sa vision décalée et déroutante de la pièce. Le décor élégant mais seulement illustratif est celui d’une grande demeure d’aujourd’hui, une résidence secondaire spacieuse au mobilier restreint, baignée du soleil du Sud. Son paysage maritime et son horizon brumeux comportent un calme apaisant qui contraste avec l’agitation dans la maisonnée. Les costumes eux renvoient aussi bien aux années 30 qu’à l’époque classique. Le spectacle se trouve ainsi tiraillé entre l’option d’un réalisme intimiste et celle d’une distanciation poétique. Au cœur du propos se trouve à l’évidence une véritable nécessité de démythification dont Antoine Vitez a été l’instigateur (le pan de mur aux trois ouvertures parallèles, le lit, la table de cuisine, la radio allumée viennent de sa troisième mise en scène d’Electre de Sophocle en 1986). Elle n’est désormais plus révolutionnaire mais demeure préférable à l’incompréhensible et pompeuse entrée en scène de Phèdre, vêtue d’une tunique dorée d’inspiration plus baroque qu’antique, manquant de tomber telle une somnambule.

Montée comme un lamento continuoso qui dit davantage la sidération que le drame provoque, cette Phèdre évolue dans une accalmie troublante, étirée de façon pas toujours justifiable et accompagnée d’une musique particulièrement envahissante. La représentation pèse de trop d’intentions maniéristes et artificielles, à commencer par les quelques aménagements subis par le texte commenté bizarrement ou cette gestuelle qui contraint les acteurs à un immobilisme de statues, les bras en avant comme en attente ou en quête, avant d’être mis à l’épreuve d’une course poursuite improbable. Le jeu se trouve heurté par la trop grande distance et le manque d’érotisme entre les acteurs qui se touchent à peine et se regardent peu. Les moments au cours desquels les personnages s’ouvrent plus significativement, se dévoilent et confessent leur intériorité, se jouent arbitrairement devant un pied de micro sur le côté de la scène. Les comédiens jonglent à tenir l’équilibre entre une extrême sobriété et un éclatement exalté.

Dans ces revirements contrastés, la disponibilité émotionnelle des acteurs nous transporte, même dans ce contexte scéniquement affligeant. Le monologue de Théramène dit par Eric Génovèse est hyper-sensible et glaçant comme on l’a peu entendu. Samuel Labarthe est un Thésée si fin, si compréhensif dans son malheur et son outrage, l’Oenone fidèle et  dévouée  mais aussi franche et apparemment sans pitié de Clotilde de Bayser est étonnante, Pierre Niney est idéalement juvénile, d’abord déterminé puis complètement interdit, ébaubi comme un enfant. Enfin Elsa Lepoivre est une superbe et furieuse Phèdre, pleine de passion et de douleur, dans la retenue comme dans la vigueur. La confession de son amour coupable, une scène d’une simplicité désarmante où l’actrice est assise à table sans bouger, arrache les larmes.

Photo © Brigitte Enguerrand

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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