Théâtre
2011 : le théâtre au coeur des tensions

2011 : le théâtre au coeur des tensions

30 décembre 2011 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’année 2011 aura été celle de la censure ou plus justement de la tentative de celle-ci. On aura vu le Théâtre de la ville envahi par des catholiques intégristes contre « Sul concetto di volto nel figlio di Dio », et le 8 décembre dernier, leThéâtre du Rond Point avait des allures d’aéroport. Le 14 décembre, l’université de Tours a demandé au musicien Laurent Couson d’alléger son spectacle de deux textes jugés non recevables.

L’art a toujours gagné. Gardés au chaud par les CRS, les spectacles ont joué. Laurent Couson n’a pas annulé, a réuni les journalistes en conférence de presse et a dénoncé.

A côté des polémiques enflées par ceux qui n’ont pas vu les pièces, interrogeant la relation entre l’art et la foi identifiée parJean Luc Pouthier, Professeur à Sciences-po Paris, ancien rédacteur en chef du « Monde de la Bible » et ancien conseiller culturel à l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège comme un retour des manifestants catholiques extrêmistes à une conception païenne et magique des images, il y a eu aussi du pur théâtre, parfois trés polémique également !

A la rédaction, dans le clan des critiques théâtraux nous avons retenu quelques temps forts. Pour moi, ce fut justement Sul concetto di volto nel Figlio di Dio, avant le buzz, au moment du choc théâtral, au moment où le nom de Castellucci n’était connu que des happy few, au moment où les larmes sont montées et où les images se sont figées pour toujours en dehors de tout faux débat. Pour le débat, je garde Au moins j’aurai laissé un beau cadavre
Parce qu’ici le dialogue entre les spectateurs fut riche . Rarement spectacle n’a suscité tant de réactions sur la mise en scène même. Reste un moment réjouissant qui fit du public non pas des moutons de Panurge mais des spectateurs-acteurs.

Récemment, j’ai été soufflée par l’exactitude de la mise en scène de Lignes de Failles de Catherine Marnas au CDN de Montreuil. Un spectacle parfait, absolument tout public qui permet aux comédiens un développement de jeu insensé.

Christophe gardera en mémoire I am the wind. Deux hommes sur un radeau et une rencontre aussi énigmatique que passionnante pour dire la solitude humaine et l’absolu besoin de l’autre. Bref et elliptique, le texte de Jon Fosse devient on ne peut plus éloquent jusque dans ses profonds silences grâce à la magistrale mise en scène de Patrice Chéreau et la densité de ses deux interprètes anglais ultra-sensibles. Bouleversant aussi, Clôture de l’amour ou l’échange, le duel dans lequel se déchirent Audrey Bonney et Stanislas Nordey qui soulèvent la représentation par leur énergie de combat. La langue de Pascal Rambert est brute, dure, sa mise en scène d’une grande rigueur formelle. Cette séparation amoureuse éprouve, assomme par sa violence dévastatrice. Coup de coeur aussi pour

La Maladie de la Famille M et l’entrée réussie au répertoire de la Comédie-Française du talentueux dramaturge italien Fausto Paravidino. C’est une de ses plus belles pièces qu’il monte lui-même, remarquablement. De l’auteur, on admire la plume à la fois juvénile et mature ainsi que le juste équilibre entre la gravité et la légèreté ; chez le metteur en scène, on aime la simplicité, la subtilité de sa direction qui met en valeur les acteurs.

Pour Bérénice, en premier : Calacas de Bartabas, qui signe, après l’exceptionnel Centaure et l’animal, une somptueuse nouvelle création. L’art y est total, merveilleux, fantasmagorique, le cheval est roi de ce monde sensuel déshumanisé, bousculé entre la vie et la mort, le rire aux éclats et la mélancolie saisissante comme le trépas. Elle fond aussi pour Cassandre accueilli à La Cité de La Musique en octobre. Ce monogramme pour comédienne de Michael Jarell, ensemble instrumental et électronique a fait de Fanny Ardant une Cassandre sur les notes exquises et précises de l’Ensemble intercontemporain dirigé, avec souplesse, à mains nues par Susanna Mälkki. Last but not… un dernier coup de coeur pour 22h13 (ce titre est susceptible d’être modifié d’une minute à l’autre) de Pierrick Sorin au 104 : Pierrick Sorin a écrit et mis en scène ce spectacle dans lequel il raconte une partie de sa vie, la part artistique de l’homme. Comme il n’est ni acteur ni nombriliste il offre ce rôle à Nicolas Sansier, nantais comme lui.

Enfin pour Emma, de très beaux moments cette année, notamment au Théâtre de La Colline devant Ex vivo In vitro. Jean-François Peyret et Alain Prochiantz proposent une réflexion à la fois poétique, sensuelle et scientifique sur le devenir de notre espèce. La formidable scénographie Nicky Rieti a dessiné un espace inédit dans lequel l’humain à l’instar de l’acteur est aux prises avec une technique qui lui donne l’illusion de se substituer à la Nature. A la Comédie-Française, Jacques Lassalle met en scène L’Ecole des femmes, jusqu’au 6 janvier, soulignant la dimension éminnement tragique de cette comédie de moeurs. Le choix du classicisme dans les costumes n’enlève rien à la portée contemporaine du propos. La phallocratie des capes et des épées semble pouvoir encore nous jouer des tours. Au Théâtre de la Tempête, Le Dindon de Feydeau. Dans un manège féérique et quelque peu angoissant, Philippe Adrien donne à entendre des portes qui claquent et des histoires de cocuage avec l’entrain et la précision d’une mécanique finement réglée. Primé à plusieurs reprises aux Molières 2011, le spectacle poursuit sa tournée en 2012.

La colline aux coquelicots (manga)
En 2011… On danse !
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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