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Gilles Alvarez et Marc Dondey nous parlent de  « Sors de ce corps »

Gilles Alvarez et Marc Dondey nous parlent de « Sors de ce corps »

30 janvier 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le directeur de la Biennale Némo et celui de la Gaité Lyrique ont pensé main dans la main une programmation démente qui interroge la disparition du corps au plateau. Sors de ce corps est à voir du 2 au 11 février à la Gaité, dans le cadre de la Biennale des arts numériques.

Pourquoi avoir envie d’insérer un festival au sein même d’un festival, comme une sorte de poupée russe ?

Gilles Alvarez : La particularité de la Biennale, c’est six mois et soixante partenaires, donc il y a un peu une tentation du festival permanent, notamment des expositions très longue durée qui justifient que ce soit une Biennale et pas un festival. En revanche, la visibilité d’un événement est très importante, je pense que si on avait traité cette thématique sur six mois de manière traditionnelle, on n’aurait pas pu déjà, et on aurait eu du mal à le théoriser, à montrer ces formes très spécifiques toutes ensembles, parce qu’en réalité elles sont toutes très différentes, et à la fois proches des unes des autres.  Et puis aussi, j’avais envie de travailler dans des co-directions artistiques, et il n’en existe pas des centaines dans la Biennale ! Il y en a une avec Dominique Moulon, qu’on a fait avec les expositions historiques des années soixante, qui s’appelle « L’origine du monde numérique » et c’est typiquement dans ce genre d’évènement, qu’on ressent la nécessité de faire un peu d’Histoire, de rappeler que l’art numérique préexiste à l’ordinateur et que toutes ces formes expérimentales ne datent pas du tout des années quatre-vingt ou de l’ordinateur personnel. Rapprocher les jeunes artistes du numérique d’aujourd’hui, c’était important… De pouvoir retrouver un temps de festival comme ça. Et puis y a eu aussi un co-commissariat avec José-Manuel Gonçalvès qui a beaucoup travaillé sur la question du hasard au CentQuatre, et avec Marc Dondey évidemment, on s’est trouvés assez vite. On aurait pu partir dans cinquante directions mais on a choisi celle_là.

Marc Dondey : La rencontre avec Gilles a été l’occasion de réunir, de concentrer, de donner de l’énergie sur un temps de programmation, de festival sur un format intéressant à la Gaîté Lyrique. Là c’est un propos un peu plus construit, c’est aussi la concrétisation d’une passion au cœur du projet. Cette passion elle a un titre « Sors de ce corps », et le sous titre « Performances mutantes », c’est à dire, comment sur les enjeux de croisement technologique et de création artistique, on peut reposer la question du corps, du spectateur et de leur relation. C’est aussi expérimenter des performances de musique, de théâtre, de danse dans ces environnements technologiques en abordant la narration, la dramaturgie, dans des formats extrêmement divers, tout en restant une colonne vertébrale. Pour nous, c’est important que la Gaîté Lyrique ne travaille pas seule, il faut qu’elle se confronte à d’autres regards, et là en l’occurrence avec la Biennale et ses spécialités, il y avait quelque chose à inventer, et cette chose on l’a créée ensemble. C’était très réjouissant de voir que la préoccupation artistique se traduisait très vite sur des noms d’artistes par exemple…

Justement, comment avez-vous arrêté la programmation? C’est une décision commune ?

Gilles Alvarez : On a forcément pris la décision ensemble, mais avec des suggestions des uns et des autres ! Les suggestions venaient parfois de Marc, mais aussi d’autres structures qui n’ont rien à voir avec Nemo. Par exemple, l’Adami, c’est Marc qui m’a orienté rapidement vers certaines performances qui tombaient parfaitement avec le propos. On avait évidemment nos productions, que Arcadi, qui produit la Biennale,  avait co-produite avec nous, comme « 24/7 » de Invivo, « Les falaises de V » de Laurent Bazin, les deux performances du GK collectif et « Artefact » de Joris Mathieu. Donc, ça c’est la partie Arcadi. Pour la partie Adami, c’est « Shake Me » de Frédéric Deslias, « Num of the Moon » de Dasniya Sommer, « Ergonomics » de Rocio Berenguer et Marja Freigang.

Marc Dondey : Personnellement, quand on s’est rencontrés, j’avais un projet beaucoup plus large autour des problématiques d’immersion, mais justement trop large ! Et à l’intérieur de ce projet, on a regardé tous les spectacles, et on s‘est très vite retrouvés sur des artistes qu’on aimait communément. J’avais dans mes bagages des projets, des collaborations à moi, et d’autres que j’ai découvert avec Gilles.

Vous étiez connectés sans le savoir, en fait !

Marc Dondey : Pour répondre franchement, j’ai découvert beaucoup d’artistes grâce à Gilles ! Laurent Bazin par exemple, je ne sais pas qui en a parlé le premier, mais on était d’accord sur son talent, et puis c’est un de mes anciens élèves. Thibaud Croisy, je le connaissais déjà et il me semblait évident qu’il ait sa place dans cette programmation, Hicham Berrada et Laurent Durupt qui ont fait un travail très intéressant sur l’expérimental, le chimique, les visuels et la musique… dans une performance incroyable ! Vous avez également le spectacle « Tracing Sites », qui est une proposition de la Gaîté Lyrique, à laquelle je suis parvenu grâce à Gilles, par l’intermédiaire de Tokyo ! Ça fait un grand triangle ! « Tracing Sites » est d’ailleurs lauréat du prix Digital Choc 2018. Moi, ce qui me plait beaucoup, c’est que je découvre beaucoup de choses. Le rapport est à peu près 80/20, je connais environ 80% des artistes présents, mais je garde évidemment une part de surprise. Gilles parle de Biennale, et on se retrouve là dessus, ce sont tous des projets de création, ce n’est pas simplement de faire un état des lieux des propositions qui touchent cette thématique. C’est aussi s’installer dans le temps, pour moi c’est un jalon. Le rendez-vous est donné dans deux ans, donc ça s’anticipe et ça se prépare. C’est très bien de sortir quelque chose très vite, mais le travail de préparation est essentiel, rien ne s’improvise. 

« Sors de ce corps » est une appellation très chorégraphique, c’était votre idée de remettre de la danse dans cette programmation ?

Marc Dondey : Si on veut parler d’un point de vue théorique, il y a un enjeu esthétique sur la culture expérientielle. Mais il y a aussi un sujet qui parle à tout le monde, c’est la question du touché, de l’incarnation et du rapport aux technologies. De mon point de vue, parler de création et de technologie, ça pose la question du jeu avec le corps, l’expérience physique paradoxale. Je pense au spectacle de Thibaud Croisy ou le spectacle de Shibari, ce sont des manières sensibles de parler de l’art dans des environnements extrêmement imprégnés par la technologie, avec tous ses charmes et ses risques de surconnexion… et de déconnexion ! Il y a aussi la question du retour du corps à la Gaîté Lyrique, c’est un lieu au parcours brillant concernant la scénographie, alors on a essayé de faire revenir des artistes qui s’apparentent davantage à un spectacle vivant.

Quand on lit ce programme, ça pourrait être le programme de la Ménagerie de Verre, il y a quelque chose comme ça !

Marc Dondey : C’est un très beau compliment !

Gilles Alvarez : C’est aussi une manière d’attirer les professionnels. Il y a une forme très expérimentale dans le festival lui-même. Les équipes s’arrachent littéralement les cheveux, avec des formats qui enchaînent dans un même parcours des  spectacles  pour six puis vingt, puis quarante spectateurs ! Il y a une ingénierie de montage très complexe ! On a fait un parcours, on était obligés ! Tout ça est assez compliqué, il faut intégrer des nouvelles formes de spectacle. Par exemple, « Les Falaises de V », c’est une pièce qui est jouée dans sept autres lieux de la Biennale, mais pour six spectateurs à la fois pendant plusieurs jours. Je pense que ça bouge petit à petit. Particulièrement, les théâtres des villes deviennent de plus en plus curieux, il y a un renouvellement des pupilles, une envie d’émergence qui passe par de nouveaux formats. Il faut parler aussi de la disparition de l’interprète en plateau, qui semble important pour nous. Nous avons désormais des dispositifs robotiques à la place, la réalité virtuelle etc qui ont trouvé leur écho dans par exemple, « Les Falaises de V » avec une introduction vivante très minimale. Ou encore dans « 24/7 » avec un spectacle vivant et un acteur en plateau mais aussi virtuel, qui parle de cette industrie prédatrice qui envahit votre cerveau dans votre sommeil, le seul moment de réelle liberté. L’idée ce n’est pas d’imposer les technologues au spectacle vivant, mais de voir comment les technologies amènent certaines sujets. Une structure comme l’Adami qui soutient les interprètes en plateau, a parlé du remplacement des acteurs par les machines, et on a trouvé ça très intéressant, une démarche prospective où l’on réfléchi ensemble à ce que ça signifie aujourd’hui. Évidemment, les machines ne remplaceront jamais les acteurs !

Vous avez quelque chose à ajouter pour nos lecteurs ?

Marc Dondey : On espère que ce festival sera un moment de curiosité, de joyeux et de surprenant. Ça parait naïf mais c’est très important parce que ce festival se concentre sur des questions un peu pointues, et à la fois du quotidien. Il y a aussi un écart de culture et d’habitudes avec des parts de préjugés, et ici on transgresse tout ça. Par exemple, dans le théâtre en général, on survalorise le « low-tech » ou utilise la technologie de manière un peu trop codée, mais là on veut montrer que plein d’ouvertures sont possibles ! Et inversement, il y a aussi certains enthousiasmes dans le numérique que le spectacle vivant rend un peu ringard. Ça se joue dans les deux sens, dans les quatre même ! On met les pieds dans le plat, et on bouscule les idées toute faites en mélangeant toutes ces idées !

Gilles Alvarez : Pascal Lebrun Cordier nous a envoyé une tribune du Monde, sur la question du « post » et la surutilisation de ce terme. Moi, je le prend pas comme ça, je suis d’une génération qui a connu le « post-punk » par exemple, et c’était pas en finir une fois pour toutes avec le punk, mais plus la continuation par d’autres moyens, c’est à dire la New-Wave. Pour moi, on est plus dans un « post-théâtre », dans des formes où certaines compagnies n’auraient pas trouvé leur mode d’expression sans internet. On pense à la (H)orde notamment. Donc ce n’est pas tout à fait un post-modernisme, ou une sorte de disruption, attention. On ne veut pas disrupter le spectacle vivant, on veut juste voir comment le spectacle vivant évolue et accompagner sa continuation par d’autres moyens, dans une démarche expérimentale pour les artistes, et expérientiel pour les spectateurs.

Visuel : 24/7 © Collectif InVivo

Propos recueillis par Amélie Blaustein Niddam et retranscrits par Stacie Arena

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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