Théâtre

« Une adoration », par Laurent Hatat : la littérature en mélomane

« Une adoration », par Laurent Hatat : la littérature en mélomane

29 janvier 2018 | PAR Suzanne Lay-Canessa

Chronique polyphonique d’un bien étrange assassinat, Une Adoration se présentait, sous la plume de Nancy Huston, comme une succession de témoignages à destination d’un juge invisible – le lecteur. Autant dire que sa forme hybride appelait déjà le théâtre, et Laurent Hatat, qui signe ici à la fois l’adaptation scénique et la mise en scène du texte, ne s’y est pas trompé. Moins soucieux de se réapproprier la force dramatique d’une parole déliée comme une plaidoirie que de rendre justice à la beauté d’une langue, à la rare sincérité d’un positionnement méta de l’auteur et à la vérité de ses personnages, Une adoration a tout de la transposition réussie. A voir à la Tempête. 

Belle idée, pour rendre justice à la fertilité d’une telle écriture, que de composer autour de l’auteur bilingue et polyvocale une séance de lecture pour le moins inhabituelle ce samedi 27 janvier, axé sur les textes les plus récents de Nancy Huston. L’extrait de Bad Girl lu en ouverture par Sylvie Debrun – dont on ne pourra que regretter la brièveté de sa présence, sur la scène d’Une Adoration – prend alors des allures de manifeste romanesque plutôt qu’autobiographique : la littérature est autant affaire de diction que de fiction, et des jeux sur les mots de l’enfant naît la vocation d’une auteure qui ne sait vivre la littérature qu’ « en mélomane ». On reste dans l’enfance et la construction de l’identité avec un plus long extrait de La Fille poilue, où le style si reconnaissable de la romancière opère une incursion réussie vers le registre, perverti avec délice, du conte de fées – où les rôles familiaux, stéréotypés, détournés, sont distribués non sans écho avec ceux d’Une Adoration à des comédiens très investis pour l’exercice. Enfin, c’est Nancy Huston elle-même qui monte sur scène, et y déclame son dernier texte en date, Erosongs – sans le concours du musicien Michel Godard et du peintre Guy Oberson, que le dispositif prévoit pourtant. Si la lecture et le spectre du chant n’ont pas de secret pour l’auteure qui sait décidément s’emparer d’une scène, le registre poétique et son emphase par une lecture plus proche du sprechgesang que du jeu théâtral surprennent ici, et plus qu’agréablement. De quoi attendre avec impatience de réentendre le texte dans son arrangement pluridisciplinaire.

C’est également autour d’un artiste versatile, mais bien moins solaire, que s’articule Une Adoration : Cosmo, comédien qui marque son temps, aussi irrésistiblement drôle que profondément désespéré, est mort sous les coups d’un couteau qui se présentera lui-même au jury, comme autant de pièces à conviction que sont les personnages et leurs récits, innombrables faces d’une « histoire-diamant ». Si l’intelligent dispositif vidéo de Nicolas Tourte ouvre la possibilité d’un hors-champ, le texte se resserre ici sur quatre figures – quitte à presque évacuer celle, pourtant intéressante mais casse-gueule, de Jonas, et à nimber son portrait d’une aura de mystère. Océane Mozas s’empare avec une gracieuse économie d’Elke, l’amoureuse transie, la fan : tout, jusqu’à son immobilisme et son silence, semble signifiant, porteur d’une émotion et d’une bienveillance gratuites. Face à cette mère bien trop pénétrable, Jeanne Lazar et Yann Lesvenan incarnent avec ardeur ces enfants sur lesquels elle ne semble plus avoir aucune prise. A l’inamovible espièglerie de l’une répond la franche trivialité de l’autre, si bien que la mutation de l’inquiétude de l’enfant en violence de l’adulte ne semble jamais forcée. C’est moins du côté de la langue que de celui du corps que l’on retrouve Emma Gustafsson, protagoniste plus insaisissable mais non moins présente sur le plateau – et plus encline à la confrontation. L’issue de l’intrigue a alors moins d’importance que la fascinante mécanique à l’œuvre, et ne trouve son sens que dans la mise en avant de sa tonalité suspensive et de son goût pour l’écho. De quoi vouloir repousser, encore de quelques minutes, le pourtant inéluctable dénouement …

Du 19 janvier au 18 février au Théâtre de la Tempête
Salle Copi • Durée : 1h45
du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30

avec Océane Mozas, Emma Gustafsson, Jeanne Lazar, Yann Lesvenan à l’image Olivier Balazuc, Azzedine Benamara, Clara Benoit-Casanova, Laurent Caillon, Sylvie Debrun, Daniel Delabesse collaboration dramaturgique Laurent Caillon collaboration à la mise en scène Clara Benoit-Casanova scénographie Laurent Hatat et Nicolas Tourte images Nicolas Tourte lumières Anna Sauvage espace sonore Antoine Reibre costumes Martha Romero administration Véronique Felenbok diffusion Hélène Icart presse Murielle Richard production anima motrix conventionnée par le Ministère de la Culture/DRAC Hauts-de-France et la Région Hauts-de-France en coproduction avec La Comédie de Béthune et avec le soutien du dispositif d’insertion de l’Ecole du Nord.

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