Opéra
Vittorio Grigolo, Roméo assoluto !

Vittorio Grigolo, Roméo assoluto !

29 janvier 2020 | PAR Paul Fourier

La Scala de Milan présente une production remarquable de l’opéra de Gounod entraînée de main de maître par un chef et un interprète principal virtuoses.

Roméo et Juliette, les amants de Vérone, ont inspiré bien des musiciens. L’opéra qu’en a tiré Gounod est l’un de ces chefs-d’œuvre (qui eut d’ailleurs un succès immédiat, contrairement au Faust du compositeur), qui oppose l’amour absolu à toute autre forme de contrainte sociale.
Ponctuée des rencontres successives des deux jeunes gens que tout contrarie (et avant tout, la haine ancestrale qui sépare leurs familles), l’intrigue avance progressivement dans le drame pour aboutir à la seule fin logique : la mort ! Mais une mort sous le signe d’un amour éternel magnifié par le choix partagé de suivre l’autre vers le trépas.
De ce drame de Shakespeare, Gounod et ses librettistes, Barbier et Carré, ont su conserver le côté intemporel de la folie amoureuse de ces deux jeunes gens, en dépit des conflits de deux clans rivaux, conflit qui peut parler en tout temps et à chacun de nous.

La mise en scène de Bartlett Sher, déjà largement utilisée, notamment à New York, s’appuyant sur un décor unique et imposant, est d’une facture totalement classique et d’une efficacité sans faille. Elle va au principal, sans fioritures, sans effets inutiles, tout en jouant du mythe des amoureux de Vérone et de ses images d’Épinal, notamment celle du balcon et l’irrépressible envie qu’a le jeune exalté de se rapprocher de sa belle.

Dans l’idéal, il faut deux artistes capables de rendre compte et de sublimer vocalement cet amour immortel tout en conservant la juvénilité, la fougue, la passion de ces jeunes prêts à toutes les folies. Schématiquement, l’opéra oscille entre le monde hostile et les querelles de leur entourage, et la bulle dans laquelle ils arrivent à s’enfermer, à faire fi, le temps d’un instant, des obstacles insurmontables qui se dressent devant leur passion.
Ainsi, les quatre duos entre Roméo et Juliette semblent des moments hors du temps où l’esprit des amoureux s’apaise, où la voix emprunte le chemin de la douceur.

Se jouant admirablement de ces conventions, Vittorio Grigolo incarne un Roméo avec ses contrastes et parvient sans peine, avec ses merveilleux moyens, à passer de l’exaltation, de la rage, du chant à destination de son aimée absente, aux mots qu’il lui susurre presque à l’oreille. Le grand air de l’Acte II (« Ah, lève-toi soleil ») nous le montre (malgré une annonce le déclarant souffrant) dans une disposition vocale exceptionnelle, dans une maîtrise totale de son art, dans une capacité à donner du sens à chaque phrase, à faire ressentir l’amour naissant dans chaque accent. La prononciation du français est un nectar pour l’oreille, et loin de l’exercice de style que cet air peut représenter, chaque trait s’envole justement vers la fenêtre de sa future dulcinée.
Il en sera ainsi de tout l’opéra. Usant des nuances de sa voix suave, il emploie des piani impalpables lorsqu’il serre Juliette contre son sein, des « forte » impressionnants lorsque le chef de bande cède à ses pulsions vengeresses, d’aigus tranchants qui figurent la douleur dans ce « Je mourrai, mais je veux la revoir » de la fin de l’acte III.
Mais, au-delà de cette démonstration vocale, il y a un sens de la scène génial de cet artiste capable de créer des moments d’exception. Il en fut ainsi lorsqu’il nous prit, par surprise, nous, spectateurs, les yeux dans les yeux, dans les filets de l’amour. Lorsqu’à la fin de l’acte II, Roméo laisse partir Juliette dans un « adieu » réciproque, il se tourne alors vers la salle et termine son monologue face à celle-ci. On eût juré, à ce moment, qu’élargissant soudainement le cercle de son amour, que ce « murmurant encore « je t’aime » à ton oreille », cette phrase toute en douceur, presque susurrée, s’adressait à chacun de nous. Il se peut que cette impression fugitive, ce moment incroyable de bascule, de vertige fantasmé soit aussi l’effet des mésaventures que l’artiste vient de connaître dernièrement, de sa réputation de Don Juan (plus que de Roméo), telle une imploration au public de continuer à l’aimer. Peu importe, en cet instant, Vittorio était un Roméo qui, vrai ou feint, établissait un pont d’amour incroyable avec le public de la Scala.

Si elle ne peut prétendre atteindre les mêmes cimes, Diana Damrau reste une interprète de qualité pour le rôle de Juliette et probablement l’une des meilleures actuelles ; après des incursions parfois un peu audacieuses dans des répertoires qui lui convenaient moins, elle se trouve là, indéniablement, « dans sa zone de confort ». Sa valse du début a toute la brillance et la virtuosité requise ; elle n’est jamais en difficulté avec la partition et fait preuve, tout du long, d’une belle sensibilité… Et s’il est doté désormais d’un instrument aux moyens importants, Grigolo fait en sorte de ne jamais la distancer. On fera, malgré tout, le reproche récurent à la soprano de cet éternel besoin de s’agiter en tous sens sans raison et d’adopter des attitudes parfois outrancières pour figurer ses sentiments.

Les seconds rôles sont excellents.

Mattia Olivieri campe un Mercutio parfait. Avec sa voix de toute beauté, il se moule dans le rôle du compagnon de Roméo avec une délectation palpable et une forme physique étonnante lorsqu’il s’agit de défier Tybalt. Son air sur la reine des mensonges du début de l’opéra est un modèle du genre.
Marina Viotti incarne également, un excellent Stephano. Elle apporte toute la fougue du jeune impertinent et s’inscrit dans la grande tradition des beaux rôles travestis écrits au XIXe siècle.
Ruzil Gatin est un très bon Tybalt, presque trop racé ; Nicolas Testé, un frère Laurent efficace. Sara Mingardo déçoit un peu, en revanche, dans le rôle de Gertrude manquant de cette truculence qui fait les bonnes matrones chez Gounod.

La direction magnifie la partition.

La partition de Gounod – trop souvent traitée de manière pompière – exige de pouvoir nuancer tant les scènes sont dissemblables, tant l’amour et la querelle alternent, tout comme les atmosphères musicales.
La direction de Lorenzo Viotti saisit chacune de ses colorations. Elle tempère, adoucit, explose lorsqu’il le faut. Il fait le choix du drame irrémédiable et assombrit les moments du carnaval, des effluves de la mort qui s’approche. Il crée un écrin pour les solistes qui peuvent librement user des nuances dans ce soutien musical attentionné.
Incontestablement, la beauté de ce Roméo et Juliette lui doit beaucoup. D’autant que l’orchestre de la Scala est absolument irréprochable, que chaque instrument qui émerge de sa belle direction sonne magnifiquement. Quant au chœur, à qui échoit le rôle de cette foule qui fait la fête et gronde, il est à un niveau d’excellence qui ne se dément pas.

Ainsi, par ce Roméo et Juliette, par une distribution et une direction irréprochables, la Scala de Milan démontre, après Les Vêpres Siciliennes de Rome en décembre, que les grands théâtres italiens s’attachent, avec constance et en sachant combiner les plus grands talents, à faire briller les joyaux de l’opéra français du XIXe siècle.

Visuel © Brescia/Amisano – Teatro alla Scala

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Paul Fourier

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