Opéra
Une Folle soirée de l’opéra en matinée au Théâtre des Champs-Elysées

Une Folle soirée de l’opéra en matinée au Théâtre des Champs-Elysées

06 juillet 2021 | PAR Philippe Manoli

Le temps d’un après-midi, l’art lyrique vivant retrouve son public au Théâtre des Champs-Élysées pour l’un des trois concerts de la « Folle soirée de l’Opéra » parrainé par Radio classique.

L’exercice a quelque chose de rituel : depuis un certain nombre d’années, Radio classique organise, avec le Théâtre des Champs Élysées, un concert thématique qui lui permet de mettre dans la lumière un certain nombre de jeunes talents français de la scène lyrique. Successivement, il y a eu « Offenbach en fête », « Viva Verdi », « Sacré Rossini », « Passionnément Mozart ». Ces artistes ont la chance de se produire en public sur une grande scène, et de bénéficier du tremplin de la diffusion radio. L’exercice n’est, en fait, pas si aisé pour eux. En effet, enchaîner les airs à froid dans l’acoustique sèche du TCE, sans avoir pu préalablement chauffer leur instrument pendant le début d’une œuvre, et le faire avec un orchestre qui n’a pas pu beaucoup répéter, est assez difficile, surtout s’ils doivent, comme ici, exécuter le concert trois fois en vingt-quatre heures. De surcroit, il leur faut de sérieuses capacités sur le plan dramatique pour offrir au public une prestation captivante. Car ils n’ont rien d’autre que leurs yeux et leur visage, l’expression de leur corps sans costume, ni mise en scène, pour donner vie aux personnages en l’espace d’un air ou d’un duo, avant de passer sans guère de transition à un rôle ressortissant à un tout autre contexte. En effet, cette année cette « Folle soirée de l’Opéra » n’est plus thématique mais aligne un florilège d’airs célèbres en différentes langues (français, allemand, tchèque et italien) et issus d’œuvres de différentes époques et traditions, de Mozart à Dvorak en passant par Offenbach et Saint-Saëns et les italiens Bellini, Donizetti et Verdi.
Fort heureusement, s’ils sont jeunes pour la plupart, les chanteurs choisis pour cette « Folle soirée de l’Opéra » ne sont pas non plus, à une exception près, des débutants et ils ont pu étrenner la plupart des rôles dont ils offrent ici des extraits dans des productions importantes. Par ailleurs, ils bénéficient, à la tête de l’Orchestre national d’Ile de France, de la présence d’un autre talent en devenir, le chef d’orchestre Victorien Vanoosten, dont la réputation grandit de jour en jour, après ses prestations remarquées dans le répertoire français à Marseille et à Berlin.

Les airs sont présentés par Jean-Michel Dhuez, bien connu des amateurs de radio, dans un style décontracté qui met à l’aise les moins connaisseurs des spectateurs, tout en permettant aux chanteurs de respirer. Il a la sagesse de présenter les morceaux choisis par groupes, ce qui évite un morcellement excessif du concert.

Victorien Vanoosten est le véritable trait d’union qui relie tous les éléments du spectacle : loin de n’être qu’un accompagnateur métronomique dans les arias et duos, il permet aux chanteurs de bénéficier d’un soutien important sur le plan rythmique comme sur celui de l’expressivité : il est aux petits soins avec eux, suit le sens de leurs phrasés avec des rallentandi et des nuances expressives bienvenues qui révèlent les méandres du texte et des émotions des personnages. Il faut le voir, très haute silhouette engagée tout entière dans la sculpture d’un son qu’il va chercher très bas de sa main gauche presque jusqu’au sol pour l’enfler en la remontant dans un arc impressionnant. Son style particulier offre un son orchestral dont les fortissimi sont clairs, jamais assourdissants, mais claquent avec netteté sans s’appesantir. La vivacité de l’ouverture de Carmen, l’ébriété rythmique de l’air de Figaro contrastent nettement avec le thème de La Forza del destino dans son ouverture, posé avec légèreté, aérien au début, comme avec le délicat clignotement peint par les cordes qui suivent la harpe à la fin de l’Intermezzo de Manon Lescaut de Puccini.

La mezzo Nora Gubisch fait figure de grande sœur accompagnant ses condisciples, et si elle débute timidement le grand air de Dalila « Mon cœur s’ouvre à ta voix », elle emporte l’adhésion du public par une maîtrise dramatique hors du commun dans l’air de la griserie de La Périchole d’Offenbach, interprété et chanté à la perfection, sans excès comiques inutiles, tout en maîtrise, avec l’aide de Vanoosten qui ose des dérapages mal contrôlés hilarants car volontaires aux cordes sur la fin, l’orchestre devenant un compagnon de beuverie épatant.

Florian Sempey se montre prudent vocalement en cette après-midi dans l’air de Papageno de La Flûte enchantée  de Mozart, comme dans le duo « Bei Männern, welche Liebe », sans doute bridé par la répétition des concerts. Le baryton s’applique à rendre très vivant son oiseleur par d’habiles œillades et moult gestes qui composent le personnage et expriment sa bonhommie pataude et enfantine. Plus tard, il lâche les chevaux dans l’air de Figaro du Barbier de Séville qui l’a vu triompher à travers le monde, et cette fois la projection se fait insolente, les aigus fusent, la virtuosité est confondante, jusqu’à de fines variations, et il compose un personnage d’une ébouriffante complexité, les multiples répétitions du texte donnant lieu à de savantes transformations : une maîtrise totale qui déchaîne l’enthousiasme du public.

Julien Dran n’est pas moins époustouflant : son programme est extrêmement difficile, mais le ténor le déroule comme en se jouant. Les neuf contre-ut de la cavatine de Tonio dans La Fille du régiment  ne sont pas suffisants pour lui : il en ajoute deux à la fin en répétant « et mari » ! À une prestance physique évidente, il ajoute le charme d’un timbre velouté et lumineux à la fois, posé sur un legato de rêve, et la prière d’Arturo « A te o cara » des Puritains de Bellini culmine sur un contre-ré en apesanteur, après qu’il nous a ensorcelés par la longueur de ses phrasés, soutenus par un souffle uni. Puis il compose un Nemorino charmant dans le long duo « Esulti pur la barbara » de L’Élixir d’amour de Donizetti, facétieux, usant d’une mezza voce merveilleuse, unissant le velours de son timbre au métal doré de sa partenaire soprano. 

Celle-ci est la véritable révélation de la matinée. D’ailleurs elle a obtenu la Révélation artiste lyrique des Victoires de la musique classique en 2020, après avoir été Révélation de l’ADAMI en 2016. Marie Perbost est la benjamine de l’équipe, mais rien ne le laisse deviner tant sa prestation est aboutie. Tout est à louer dans cette voix : un timbre lumineux et admirablement projeté, uni à un souffle long, une maîtrise absolue des nuances, un aigu franc et excitant, une technique sans faille. Et l’artiste possède, outre un grand sens des nuances expressives, une remarquable capacité à incarner un personnage, tant par l’art de la composition que par la capacité à transmettre des émotions. Sa Marguerite de Faust, sans fausses pudeurs, tout en tensions – suspensions, s’épanouit dans des trilles maîtrisés jusqu’à des aigus fortissimo qui libèrent les élans du personnage comme l’émotion du spectateur. Quelle composition dans l’«Hymne à la lune » de la Rusalka de Dvorak ! Un legato enivré, appuyé sur un parfait équilibre entre le grave et l’aigu, lui permet de créer un personnage délicat et serein mais prêt à tous les emportements. Quel contraste ensuite avec son Adina piquante et bêcheuse, quel charme physique et vocal !

Tous se rejoignent dans un Brindisi de La Traviata où la mezzo et le baryton partagent les couplets avec le ténor et la soprano. Victorien Vanoosten fait enfin saluer tous les pupitres de son orchestre un par un, ce que l’on a rarement vu.

Captée par Radio classique, cette « Folle soirée de l’Opéra » sera diffusée sur cette antenne le samedi 10 juillet à 20h. Le son seul ravira les auditeurs, mais les spectateurs auront assisté à nouveau à un spectacle vivant et complet en cette période de réouverture, et c’est bien là l’essentiel.

Visuels : © Héloïse Philippe

 

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