Opéra
À la Monnaie, Tosca rate son entrée chez Pasolini

À la Monnaie, Tosca rate son entrée chez Pasolini

06 juillet 2021 | PAR Paul Fourier

Tosca était à l’affiche de l’Opéra de Bruxelles. Le metteur en scène, Rafael R. Villalobos a transposé l’action dans l’univers de Salò ou les 120 journées de Sodome. Une idée qui fait long feu.

Lorsque l’on prétend rapprocher deux œuvres reconnues comme gigantesques, il est difficile de faire dans la demi-teinte.
Tosca est le chef-d’œuvre de Puccini et son acte II, un sommet absolu. Salò ou les 120 journées de Sodome est un film démesuré, terrible. Pour qui a enduré l’expérience de son visionnage jusqu’au bout, il est l’un des rares films pour lesquels il est difficile de trouver des qualificatifs. Il est un « objet » inclassable, effrayant, monstrueux… et génial.
À sa sortie, en 1975, après l’assassinat du cinéaste, il fut source d’un scandale justifié, et reste encore aujourd’hui un objet maudit. Comme le livre qui l’a inspiré le fut pour le marquis de Sade, il constitue pour Pier Paolo Pasolini son testament, son ŒUVRE, sa fin. 

Pasolini aseptisé, Pasolini émasculé

D’un point de vue formel, l’on peut, à la rigueur, rapprocher le baron Scarpia des quatre monstres de Salò (le Duc, l’Évêque, le Juge et le Président) et tenter de figurer quelques images glanées çà et là dans le film, comme ces jeunes gens nus errants à quatre pattes.
Mais, aller plus loin qu’effleurer le film avec ses tortures, ses meurtres, son « cercle de la merde » et son « cercle du sang » se révèle conceptuellement impossible sur une scène d’opéra. L’idée de base de Rafael R. Villalobos se heurte donc à un mur et ce qui nous est donné à voir est aseptisé et, comme souvent, lorsque l’on affadit l’horreur, par moments grotesque.
À ces tentatives de rapprochement avec Salò, le metteur en scène a joint des éléments de la vie et de la mort du réalisateur. Enfant martyrisé, Pasolini devient par la suite un homme à lunettes qui, tantôt, dirige sur scène, tantôt drague Pino Pelosi, son futur assassin sur « I found my love in Portofino » lors d’une saynète ajoutée et plutôt ridicule.
Ce faisant, le procédé se révèle artificiel et, nous rappelle, à cette occasion, que si Tosca est traditionnellement représentée de manière classique ou sobrement actualisée, la raison en est que sa puissance est intrinsèque et n’a nul besoin d’ajout pour s’épanouir.
Bien sûr, les costumes et le jeu s’accordent avec les idées de Villalobos. Floria Tosca apparait assez vulgaire à l’acte I, en veste et pantalon, puis en figure religieuse, et finalement en maîtresse sadomasochiste.
Cohérent, oui. Judicieux pour cette héroïne, symbole théâtral de femme absolue qui a inspiré les divas Sarah Bernhardt et Maria Callas ? On s’interroge… Quant à la fin lorsque Tosca semble prendre à la légère l’exécution de Mario, cela affaiblit encore la portée du drame. 

Une distribution moyenne

Ce soir, Floria Tosca est interprétée par Monica Zanettin. Son incarnation est marquée par une belle énergie qui se libère progressivement, en même temps que son regard se démarque de la baguette du chef. La voix est solide et, sans être exceptionnelle, elle s’accorde aux exigences du rôle. Les aigus sont faciles, le médium bien posé.
Cependant, c’est dans l’approche globale du rôle avec ses subtilités que cela pêche. L’une des caractéristiques de Tosca, ce sont ces phrases clés héritées de la pièce de Victorien Sardou. D’une représentation, on va parfois se souvenir autant du mot « Quanto ! » que de l’air « Vissi d’arte ». Malheureusement, avec Zanettin, de « E l’Attavanti ! » à « Ecco un artista ! » en passant par « Muori dannato ! », cela sonne faux ou artificiel. L’attention portée au rôle dans son entièreté semble là avoir fait défaut et l’on espère que la chanteuse aura souci de travailler cet aspect pour ses prochaines interprétations de Tosca. 

Dans le rôle de Scarpia, si la voix manque un peu de couleurs, Dimitris Tiliakos combine une belle présence en scène, parvenant à être le seul à vraiment donner une véritable cohérence au personnage imaginé par Villalobos. Le timbre et le jeu épousent parfaitement la « méchanceté » et les foucades de ce Scarpia entraîné, cette fois, dans un jeu sexuel sadomasochiste.

En revanche, ce n’est pas le jour d’Andrea Carè. Le timbre est agréable et, en général, la ligne de chant est assez belle. Mais, ce soir, il va de problème en problème. Pris d’une extinction de voix au premier acte, il élude plusieurs phrases puis est obligé de « marquer » pendant quelques minutes. Il nous gratifiera ensuite de quelques notes fausses ou particulièrement inélégantes. Cela peut arriver à chaque artiste et on ne peut lui tenir rigueur d’une faiblesse passagère, mais ne contribue, cependant pas, à éclairer au mieux cette soirée.

Dans le rôle d’Angelotti, l’on saluera le luxueux et imposant Sava Vemic ainsi que le magnifique contre-ténor, Logan Lopez Gonzalez (MM Academy Soloist) en berger. Riccardo Novaro, Ed Lyon et Kamil Ben Hsaïn Lachiri remplissent, quant à eux, honnêtement leur contrat en sacristain, Spoletta et Sciarrone.

Le domaine dans lequel l’on aura trouvé pleinement son plaisir est la direction magnifique d’Alain Altinoglu. C’est lui qui donne des couleurs à cette représentation et permet de revenir fondamentalement à Puccini ; il déroule un tapis musical somptueux, sait jouer des contrastes et des tensions.

Quelles que soient les réserves que l’on peut avoir, la soirée s’est terminée sous les applaudissements nourris du public (distancié) et, une fois le rideau baissé, sur la joie perceptible des artistes d’avoir mené cette entreprise à bon port. Signe que le plaisir de profiter du spectacle vivant est de retour. What else ?

Visuel © Karl Forster

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Paul Fourier

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