Opéra
Un Parsifal épuré à Toulouse

Un Parsifal épuré à Toulouse

30 janvier 2020 | PAR Gilles Charlassier

Le Théâtre du Capitole de Toulouse met à l’affiche une nouvelle production de Parsifal réglée par Aurélien Bory, toute dans l’épure scénographique, avec un plateau vocal de premier ordre, sous la direction colorée et narrative de Frank Beermann.

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Parsifal fait son grand retour au Théâtre du Capitole. La dernière production de l’ultime opus de Wagner à Toulouse remonte à une trentaine d’années – et encore c’était à la Halle aux grains, les murs du Capitole n’ayant pas accueilli l’oeuvre depuis plus d’un demi-siècle. Pour ce festival scénique sacré – c’est ainsi que le compositeur le définit –, Christophe Ghristi a fait appel à Aurélien Bory, dont on avait applaudi le remarquable Orphée et Eurydice à l’Opéra Comique – repris depuis à Liège, entre autres. Tout au long de la saison, le metteur en scène est en résidence artistique au Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie : le Portrait/Paysage qui lui est dédié décline ainsi son activité, entre spectacles dramatiques, installations et un opéra.

La présente lecture de Parsifal privilégie les qualités scénographiques du travail d’Aurélien Bory, dans une conception visuelle épurée, élaborée avec Pierre Dequivre, qui s’appuie sur les lumières décantées d’Arno Veyrat, distillant des halos et des sfumatos propices à la caractérisation mystique de Montsalvat et du rituel du Graal. Pendant le Prélude, émergent d’un fondu au blanc des néons combinant de mystérieux graphismes alphabétiques. On comprendra plus tard que ce sont les morceaux de la lance, sans doute dans des associations maléfiques dues à Klingsor, et dont Parsifal brisera les sortilèges. Les costumes dessinés par Manuela Agnesini accompagne, de manière évolutive et non stéréotypée, le manichéisme de l’argument. A la blancheur désinvolte d’un Parsifal en baskets répondra, au dernier acte, l’armure sombre du héros qui aura trouvé le chemin du renoncement, revêtant de noir les serviteurs du Graal.

Si les effets d’ombres et d’illusions élaborés avec le treillis, qui rappellent vaguement le Pepper’s ghost du Gluck de la salle Favart, ou encore le doublement chorégraphique de Kundry et Klingsor, ne dépassent pas toujours l’accessoire, les reflets aux teintes d’eau-forte cuivrée qui se multiplient dans le duo entre Kundry et Parsifal donnent au panneau une allure de suaire qui fait un écho saisissant à la tension du sacrifice à l’oeuvre dans la scène. Les diodes qui illuminent la structure métallique réversible évoluant sur le plateau donnent à la nuit du finale des accents cosmiques. Plutôt que de développer une véritable continuité narrative, Aurélien Bory dissémine les éléments signifiants au fil de la soirée, quitte à retarder parfois la compréhension de l’interprétation scénique. Les séquences fortes alternent ainsi avec d’autres illustrations un peu moins inspirées, sans cependant contrarier la musique ni les incarnations des solistes.

Dans le rôle-titre, Nikolai Schukoff équilibre intelligemment la vaillance et l’innocence vulnérable du « chaste fol ». L’éclat lumineux du timbre, au diapason des couleurs considérées comme idiomatiques du personnage, ne se raidit jamais dans un héroïsme insolent. Pour sa première Kundry, Sophie Koch impose une incandescence qui se nourrit d’une riche palette vocale et d’une admirable anastomose des registres, plus efficaces que n’importe quel jeu d’acteur littéral. L’instinct du récit du Gurnemanz de Peter Rose captive l’attention par la variété des inflexions de sa déclamation, avec une subtilité et une humanité singulières, compensant une pâte honnête, à l’aura relativement modeste, et qui accuse ça et là quelques signes de fatigue dans le troisième acte. Avec une belle plénitude de l’émission où palpitent la souffrance et le remords, Matthias Goerne fait grande impression en Amfortas. Pierre-Yves Pruvot réserve un Klingsor vindicatif et mordant, voire âpre, sans oublier pour autant le lyrisme noir de la ligne. Titurel dissimulé dans les frondaisons, Julien Véronèse n’a pas besoin de la caricature pour assumer les basses abyssales du vieux roi.

Sans renier la cohérence de l’ensemble, les six Filles-fleurs sont individualisées avec tact, à défaut d’une improbable personnalisation, que l’écriture n’exige pas au demeurant. Parmi les quatre sopranos, on distinguera Andreea Soare, ainsi que Marion Tassou, également premier écuyer, aux côtés d’Elena Poesina et Céline Laborie, quand les deux parties de mezzo reviennent à Adèle Charvet et Juliette Mars, cette dernière s’acquittant par ailleurs des interventions du deuxième écuyer et de la diaphane voix céleste. Des deux autres écuyers, on reconnaîtra la légèreté solaire de Enguerrand de Hys, tandis que le quatrième revient à François Almuzara. Les deux chevaliers du Graal, Kristofer Lundin et Yuri Kissin s’avèrent complémentaires. Réunissant les effectifs du Capitole, maîtrise incluse, et ceux de l’Opéra national de Montpellier, les choeurs remplissent leur office et l’espace acoustique de la salle, sans se départir de l’alchimie mystérieuse attendue. Sous la baguette de Frank Beermann, l’Orchestre national du Capitole rend justice à la fluidité formelle et narrative de la partition, enracinée dans une modulation perpétuelle d’un matériel thématique détaillé sans sécheresse didactique – au contraire, avec une évidente poésie. Avec de tels pupitres, et une telle direction, la magie de Parsifal ne peut qu’opérer.

Parsifal, Wagner, mise en scène : Aurélien Bory, Théâtre du Capitole, Toulouse, jusqu’au 4 février 2020

Visuel © Cosimo Mirco Magliocca

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Gilles Charlassier

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