Opéra

Un luxueux Cardillac à l’Opéra des Flandres

Un luxueux Cardillac à l’Opéra des Flandres

16 février 2019 | PAR Clément Mariage

Œuvre des années 1920 rarement donnée, Cardillac décharge sa fascinante violence à l’Opéra des Flandres dans une mise en scène ingénieuse, avec un plateau vocal homogène et un orchestre bigarré.

L’Opera Vlaanderen (Opéra des Flandres) présente depuis plusieurs années des opéras de la première moitié du XXe siècle rarement donnés, comme Le Roi Candaule de Zemlinski ou L’Affaire Makropoulos de Janácek : cette saison, c’est Cardillac de Paul Hindemith, dans sa version originale de 1926, qui a été choisi. Cette œuvre n’est pas totalement inconnue du public français, en particulier parisien, puisqu’elle a été présentée à l’Opéra de Paris en 2005 puis en 2008 dans une mise en scène d’André Engel, mais elle est suffisamment rare pour que ces représentations de l’Opera Vlaanderen soient un événement en soi.

Le livret de Cardillac, écrit par Ferdinand Lion, est inspiré d’une nouvelle d’E.T.A. Hoffmann, Mademoiselle de Scudéry, dont l’action retrace le destin d’un talentueux joaillier parisien du Grand Siècle, René Cardillac, qui, ne pouvant supporter de se séparer des parures qu’il a fabriquées, tue ses acheteurs pour les ravoir de nouveau en sa seule possession. Le premier acte se termine donc sur la brutale scène de meurtre d’un couple qui a fait l’acquisition d’une ceinture en or conçue par Cardillac. Au deuxième acte, la fille de Cardillac fait son entrée et une intrigue familiale vient s’ajouter aux intrigues policière et esthétique initiales : elle est tiraillée entre amour pour son père et amour pour son amant. Elle choisit finalement le second, saisissant bien que seul compte pour son père l’achèvement de son art. Cardillac finit lynché par une foule hargneuse, après s’être dénoncé, croyant que cela aurait pu lui permettre de sauver ses créations qu’on lui disait menacées de destruction. La nouvelle du début du XIXe siècle semble relue sous le prisme de courants de pensée propres au début du XXe siècle, tels que la psychanalyse qui a pu développer des réflexions sur la sublimation ou l’intrication ambivalente des pulsions de vie et de mort.

La mise en scène de Guy Joosten déploie une scénographie astucieuse et fluide, exploitant toutes les possibilités d’un dispositif oppressant. L’espace scénique est percé sur sa hauteur par des séries de fines barres régulièrement alignées jusqu’à la frontière entre la fosse et la salle et fermé en fond de plateau par une clôture qui ressemble aux barreaux d’une prison. Ces stries verticales sont redoublées par les plis du haut du rideau rouge violemment éclairé au-dessus de l’ouverture de scène. Cette intégration des espaces et des plans propres à l’illusion théâtrale — la fosse, le rideau, les reflets dorés des moulures encadrant la scène — tend vers la fusion de la fiction et du monde réel, mais permet également l’instauration d’une dynamique de l’ouverture et de la fermeture, que l’on retrouve aussi dans l’utilisation d’un plateau central qui s’élève parfois obliquement, comme pour figurer une grande gueule ouverte et dessiner des espaces variés. Cette dynamique traduit probablement les tensions qui parcourent le personnage de Cardillac, prisonnier de ses pulsions et voulant sans cesse retenir, contenir ses créations. À ce titre, les bourrelets dorés expulsés des cintres lors de l’assassinat de la fin du premier acte, et dans lesquels il se prélasse par la suite, évoquent ses créations sous le double aspect de l’entraille et de l’étron, de la dépense créatrice détachée (ici aussi bien le meurtre que la création artistique) et l’orgueil anxieux de la dispersion incontrôlable (Freud opérait un parallèle entre la rétention anale et l’avarice).

L’ensemble de la scénographie est marqué par une esthétique années 1920 (voire années 1930) : les costumes sont typiques des codes Art déco et les projections vidéos semblent faire référence au cinéma de Fritz Lang, aux décors géométriques de Metropolis notamment (et son rapport inquiet à la ville). L’action ainsi transposée dans les années de composition de l’œuvre révèle toutes ses ambiguïtés, tendue entre Nouvelle Objectivité et inspirations formelles issues de la musique baroque. La figure de Cardillac concentre ces ambiguïtés tout en se distinguant très nettement de l’ensemble par son costume, puisqu’il est revêtu d’un manteau d’hermine, porte des chausses en satin tenues par des rubans et une couronne sertie de diamants : il apparaît comme une sorte de bouffon-roi d’un autre âge, d’un autre monde.

L’équipe vocale réunie par l’Opera Vlaanderen est d’une belle homogénéité. Simon Neal est un Cardillac impressionnant de présence scénique et vocale, à l’allemand peut-être perfectible, mais à la finesse d’interprétation redoutable : tour à tour glaçant et pathétique, le portrait qu’il dresse du joaillier obsessionnel est d’une grande acuité, tant dans ses accès d’humour sinistre que dans ses excès  Sa fille est interprétée par Betsy Horne, qui propose une figure duelle, entre candeur d’expression, suppléée par une incarnation toute en pureté, et richesse de timbre (le vibrato signale d’emblée une voix déjà mûre). En officier, Ferdinand von Bothmer marque moins, car la voix et la diction manquent d’impact, mais force est de reconnaître qu’il assure sa partie avec vaillance. Le mezzo galbé plein de séductions de la Dame de Theresa Kronthaler, envoûtant, répond à l’incisivité de son Chevalier d’amant, tenu par Sam Furness. Le rôle du Marchand d’or, transformé ici en usurier juif, et celui du Commandant de la Prévôté sont incarnés par le même chanteur, Donald Thomson, qui déploie une voix de basse autoritaire et véloce. 

Dmitri Jurowski, directeur musical de la maison, dirige le Symfonisch Orkest Opera Vlaanderen avec rigueur — peut-être trop, parfois, prônant plus l’objectivité implacable que l’expression touffue. Si les pupitres de cordes sonnent un peu malingres, les bois et les cuivres sont prodigues en couleurs (notamment le saxophone ténor d’Astrid Tison) et les percussions énergiques et tranchantes. Quant au Koor Opera Vlaanderen, diction et homogénéité le rendent digne des plus sincères louanges. 

Cette production sera donnée à Gand du 21 février au 3 mars.


Crédit photographique : Annemie Augustijns

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Clément Mariage

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