Opéra

Un Faust inspiré en symboles à Liège

04 février 2019 | PAR Gilles Charlassier

Quelques semaines après la fin de l’année bicentenaire Gounod, l’Opéra de Liège met à l’affiche son Faust, dans l’intelligente et très scénographique lecture de Stefano Poda, servie magistralement par la direction de Patrick Davin et un excellent plateau presque intégralement belge.

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Certains metteurs aiment maîtriser l’ensemble des paramètres visuels du spectacle. Si Stefano Poda appartient à cette catégorie, ce n’est pas pour céder à la tentation du premier degré, au contraire. Le Faust qu’il présente à Liège, coproduit avec Lausanne, ainsi que Turin et Tel Aviv. Cerné de sabliers, et tapissé d’un cadran meublé de lettres gothiques évoquant la Renaissance germanique qui a accouché du héros éponyme, le plateau résume son obsession du Temps. C’est dans le renversement de son cours inéluctable, plus que dans la concupiscence des désirs, que gît le méphistophélique de la nouvelle jeunesse du vieux savant. Un imposant anneau sombre, tantôt relevé, tantôt abaissé comme une forteresse, joue habilement de ressources symboliques sans cesse renouvelées – emblème matrimonial, alcôve à l’abri des regards, ou remparts de la ville, avant une rédemption en perspective oculaire. Nul besoin de facilités illustratives : l’imagination est sollicitée sans relâche, dans une perspective qui n’élude pas les résonances métaphysiques d’un mythe dont l’adaptation lyrique par Gounod privilégie un romantisme plus sentimental. L’économie des lumières et des costumes, contemporains en rouge et noir, avec un peu de blanc pour Marguerite, qui passe d’un manteau de fleurs, offerts par Siebel, à un lourd paletot de joyaux – d’une vingtaine de kilos – dans l’incontournable air des bijoux, participe de l’intelligence d’un spectacle à la fois sobre et inventif, qui ne cherche pas à s’appuyer sur la béquille de l’iconoclasme de la transposition.

Au diapason de la mise en scène, la direction de Patrick Davin fait ressortir une densité expressive nouvelle, parfois au prix de quelques coupures et choix au sein des différentes versions de l’oeuvre – rien de condamnable, en ce que les corrections entre les reprises d’un opus lyrique était une pratique courante au XIXème siècle, au gré des interprètes, des salles et desiderata de leurs directeurs et publics, des remords et de assauts de l’inspiration. Il n’en reste pas moins, et l’on ne s’en plaindra pas pour un opéra que l’on croyait usé par son succès, que l’on redécouvre Faust sous un visage inédit.

Dans le rôle-titre, le liégeois Marc Laho démontre une maîtrise évidente entre équilibre et émotion, sans se laisser aller à la sensiblerie, ni à une artificielle distorsion entre la sénilité initiale et la jouvence subséquente. Remplaçant au pied levé Anne-Catherine Gillet, souffrante, Chloé Chaume réussit la gageure de se glisser dans la production, sans répétitions. Au-delà des aléas du théâtre invisibles à l’oreille, et peu perceptibles par le spectateur, la soprano française, qui affectionne particulièrement la Marguerite de Faust, qu’elle inscrit à une place privilégiée dans son répertoire, affirme une assurance croissante au fil de la soirée qui met en valeur une santé vocale attentive au sentiment et à la couleur, jusqu’à une saisissante scène de la prison. Le solide et généreux Méphistophèles campé par Ildebrando D’Arcangelo est le seul à s’écarter d’une diction sans reproche, limitée par une émission un peu sombre. Lionel Lhote assume un Valentin d’excellente tenue, quand Na’ama Goldman déploie le babil léger de Siébel. Angélique Noldus ne sacrifie aucunement l’intégrité du personnage de Marthe, parfois dévolu à des solistes un peu trop matures – ce qui n’est nullement le cas ici. Mentionnons encore les répliques robustes du Wagner de Kamil Ben-Hsaïn Lachiri, ainsi que les choeurs, efficacement préparés par Pierre Iodice.

En contrepoint de ce Faust admirable, l’Opéra de Liège propose un spectacle de sa saison jeune public, I was looking at the celling and I saw the sky, de John Adams. Sur un livret de June Jordan entrelaçant les destins de sept habitants d’un quartier défavorisé de Los Angeles bousculées par un tremblement de terre – d’où le titre : le plafond s’est effondré à cause des secousses – la comédie musicale décline une série de vignettes contrastées, sur un rythme rapide et fluide, des avanies d’un délinquant face à un policier matamore accompagné d’une journaliste à la saynète au planning familial. Le travail de Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli restituent la pulsation californienne de la pièce, dans une sorte de synthèse entre Hopper, Hockney et l’esthétique des séries. L’épisode de l’éducation sexuelle n’a pu échapper aux rires d’adolescents concernés par la question. Sous la houlette de Philippe Gérard, les solistes et l’orchestre du Conservatoire royal de Bruxelles font vivre les inattendues vertus pédagogiques d’une partition contemporaine – Liège ou la musique pour tous.

Faust, Gounod, mise en scène : Stefano Poda, ; I was looking at the celling and I saw the sky, Adams, mise en scène Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli, Opéra de Liège, janvier-février 2019

©Opéra royal de Wallonie-Liège

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