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Recréation magistrale de Hulda de César Franck

Recréation magistrale de Hulda de César Franck

17 avril 2022 | PAR Gilles Charlassier

Dans le cadre du bicentenaire de la naissance de César Franck, l’Orchestre philharmonique royal de Liège ressuscite l’opéra Hulda, avec le soutien du Palazzetto Bru Zane. Une redécouverte majeure.

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Connu d’abord pour sa musique de chambre et son corpus symphonique, César Franck a aussi composé trois opéras, dont deux seulement d’achevés – du dernier, Ghiselle, il n’a pu terminer l’orchestration que du seul premier acte. Si l’Opéra de Liège avait mis à l’affiche l’ouvrage de jeunesse, Stradella, il y a dix ans, pour l’occasion de sa réouverture après une campagne de travaux de rénovation, c’est un chef d’oeuvre de la maturité de l’enfant du pays – Franck est né à Liège en 1822, avant d’être naturalisé français en 1870, près de trois décennies après son installation à Paris – que l’Orchestre phiharmonique royal de Liège ressuscite, avec les soutien indéfectible du Palazzetto Bru Zane, Centre de musique romantique française.

Inspiré par une légende scandinave, dont Björnstjerne Björnson, l’une des grandes figures de la littérature norvégienne, qui a écrit les paroles de l’hymne national et reçu le prix Nobel en 1903, a fait une pièce, Halte-Hulda, en 1858, et adapté en livret par Charles Grandmougin, Hulda a occupé Franck pendant six années, sans que le compositeur ait pu voir la création de son vivant, donnée à Monte-Carlo en 1894, dans une version tronquée – et que les mélomanes d’aujourd’hui n’ont eu depuis que très peu d’occasions d’entendre, avec deux concerts, à Londres en 1994, et à Fribourg il y a quelques années, avec à l’issue une gravure discographique. Sur une histoire de rivalités amoureuses et de vengeances claniques dans une veine traduisant la migration de l’imaginaire lyrique de l’Antiquité méditerranéenne vers les légendes moyen-âgeuses nordiques et dont Wagner fut l’un des vecteurs essentiels, Franck a écrit une partition puissante et fascinante autour de l’héroïne tragique éponyme, non sans donner une large part à l’expression orchestrale.

En quatre actes et un épilogue, l’oeuvre s’ouvre sur l’annonce de la mort d’Hustawick et ses fils par les Aslaks, qui cèle le destin et la soif de sa fille, Hulda, laquelle sera choisie par l’aîné de la tribu, Gudleik. Si la préparation des festivités nuptiales et le sombre pressentiment de sa mère, Gudrun, admirablement incarnée par Véronique Gens, esquissent, avec la rivalité fraternelle, les prémices de la catastrophe, c’est dans le finale du deuxième acte qu’éclot le génie de l’auteur. S’ouvrant sur un véritable poème symphonique avec choeur, restituant à la fois la liesse agitée de la foule et une houle de couleurs pittoresques, avec un motif mélodique et rythmique frappant malgré son écriture plus complexe qu’il n’y paraît, il se referme sur une fervente scène funèbre, où les Aslaks déplorent le meurtre de Gudleik – campé avec un pertinent mélange de rudesse et de passion par Matthieu Lécroart – par Eilof. Porté par la vigueur solaire d’Edgaras Montvidas, celui-ci retrouve son amante, Hulda, dans un duo enfiévré au troisème acte.

Le quatrième acte est en partie consacré à un passage obligé de l’opéra romantique, le ballet, que Franck insère habilement dans les réjouissances acclamant le nouveau couple royal à l’heure du retour du printemps, avec un divertissement allégorique d’elfes et des ondines où se reconnaît à la fois la saveur des contrastes et l’organicité dans les motifs chère à Franck. Mais tout se nouera quand Hulda surprendra son amant revenir vers ses amours passées pour Swanhilde, dont les élans sont ciselés par Judith van Wanroij. L’épilogue verra la vengeance des Aslaks et le sacrifice de Hulda au bord d’une falaise dominant la mer, dans une confirmation d’une alchimie nouvelle entre théâtre vocal et narration symphonique développée magistralement par Franck dans Hulda, et magnifiée par la direction précise et alerte de Gergely Madaras, qui sait faire respirer les richesses et les secrets de l’écriture du compositeur franco-belge.

Cette résurrection – intégrale – doit bien évidemment également à l’engagement de Jennifer Holloway dans le rôle-titre, dont la carrure wagnérienne ne fait pas oublier les nuances de la prosodie française et de l’évolution complexe des sentiments du personnage. Il n’est pas jusqu’aux apparitions secondaires qui ne sont soignées, souvent par des fidèles de l’aventure Bru Zane. On saluera ainsi les moires des mezzos Marie Karall et Marie Gautrot, respectivement mère de Hulda et Halgerde, au début de l’opéra, ou encore la fraîcheur de Ludivine Gombert en Thordis, qui essaie de sortir Eiolf des griffes de sa fascination pour Hulda. Côté messieurs, Christian Helmer impose l’autorité d’Aslak. Artavazd Sargsyan, François Rougier et Sébastien Droy – dans l’ordre, Eyrick, Gunnard et Eynar – forment un trio de ténors où, en quelques mesures, les individualités parviennent à affleurer, aux côtés du Thrond de Guilhem Worms et des répliques de Arne et du héraut confiées à Matthieu Toulouse. On ne pourra qu’applaudir la lisibilité de l’exceptionnel Choeur de Chambre de Namur, préparé par Thibaut Lenaerts, qui fait honneur, de concert avec le plateau vocal, à l’intelligence du chant, et partant, à une partition que le concert parisien en ouverture du Festival Bru Zane à Paris, et à la suite, l’enregistrement discographique, contribueront, faisons-en le pari, à redonner la place qu’il mérite dans le répertoire, en même temps qu’il sera l’occasion d’une opportune réévaluation da la diversité du génie de Franck.

Gilles Charlassier

Hulda, Orchestre philharmonique royal de Liège, dimanche 15 mai 2022, concert à Paris dans le cadre du Festival Bru Zane à Paris le 1er juin 2022.

©Antony Dehez/ OPRL

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