Opéra
The turn of the screw à la Monnaie de Bruxelles : voyage au bout de l’ambiguïté et de l’étrange

The turn of the screw à la Monnaie de Bruxelles : voyage au bout de l’ambiguïté et de l’étrange

01 mai 2021 | PAR Paul Fourier

En attendant que tous les spectateurs puissent enfin rejoindre les salles, occasion était donnée à quelques journalistes d’assister à la nouvelle production de du chef d’œuvre de Britten. L’Opéra, encore fantomatique, accueillait la mise en scène pleine d’étrangetés d’Andrea Breth.

The turn of the screw est une œuvre intrinsèquement originale. Le texte d’Henry James comme la transposition de Britten, 55 ans plus tard, sont baignés d’ambiguïtés cultivées par l’un et par l’autre et qu’ils n’ont pas cherché à lever.
En 1898, la société anglaise est victorienne – en 1953, elle sera thatchérienne. Fondamentalement conservatrice, elle produit des situations de soumissions voire d’exploitations (parfois sexuelles) derrière les hauts murs des maisons, mais aussi de non-dits, de secrets inavouables.
Ces ambiances délétères – tout comme l’homosexualité de Britten qui s’épanouit en toute discrétion – freinèrent probablement, à l’origine, les velléités à étaler, au grand jour, des propos trop explicites. Mais, en échange et comme en d’autres époques, le poids des normes et des interdits eut pour effet la production de chefs-d’œuvre, riches de situations déguisées que chacun peut prendre au premier degré ou interpréter à sa guise.
Dans le cas du tour d’écrou, de ces ambiguïtés naquit une étrangeté, tant dans le texte que dans l’opéra, qui apporte une dimension fascinante.
Depuis le temps a passé, mais notre propre société, à la fois puritaine et exhibitionniste, ne s’est assurément pas débarrassée de ses élans castrateurs. Produire cette œuvre en 2021 est donc un défi tout à fait passionnant.

Andrea Breth fait de sa mise en scène l’expression des bizarreries du monde clos de Miles, de Flora et de leur gouvernante. Elle laisse l’imagination vagabonder sur les décombres et ne cherche pas à y adjoindre une interprétation particulière.

Dans le mystère nous sommes, dans le mystère nous restons.

Et comme l’œuvre, la mise en scène suscite autant de questions qu’elle apporte de réponses.
La maison même, qui accueille l’intrigue, a des allures surréalistes. Est-ce la construction intérieure de l’esprit tourmenté de la gouvernante ? Sommes-nous entrés dans un univers où notre propre appréciation est destinée à s’égarer et, éventuellement, à nous permettre d’escamoter les horreurs que nous ne voulons pas voir ?
Les meubles sont sens dessus dessous, les visages sont masqués, les corps perdent leurs positions naturelles ou sont enterrés vivants ; l’étrange surgit derrière chaque cloison, dans le piano ou dans les armoires. Pénétrer dans cette maison, c’est se retrouver en butte à des images hallucinatoires… et devoir faire marcher notre propre imagination. Les personnages évoluent dans des placards, tout comme les homosexuels Oscar Wilde (contemporain de James) et Benjamin Britten le firent, dans leurs placards (closet) allégoriques, pour dissimuler leur secret.
Pour The turn of the screw, Britten joua, à fond, la carte de la confusion des personnes et des sentiments en confiant des rôles différents à des vocalités semblables. Andrea Breth le suit sur cette voie. Brouillant encore les pistes, elle tisse des liens entre les personnages et lorsque l’on surprend la gouvernante dans les mêmes postures que Miss Jessel, l’on se demande alors si elle n’est pas en train de glisser sur la même voie de déviance.
Si les décors sont fantastiques comme les pièces d’un puzzle désarticulé, la lumière bleue donne aux tableaux une qualité picturale qui nous fait entrer, comme Alice, au-delà du cadre de ces tableaux déconcertants.
Enfin, s’il y a une victime identifiée dans l’aventure tragique du tour d’écrou, c’est l’innocence. Tous les personnages – enfants compris – semblent l’avoir perdue… s’ils l’ont jamais possédée. Culpabilité, plongée dans la soumission psychologique ou sexuelle, torture qui écartèle les esprits l’ont remplacée.

La distribution se moule avec talent et abnégation dans cet univers étouffant

Sally Matthews, véritable image de la rigueur, sanglée, aux look et chignon austères et castrateurs est admirable. Actrice remarquable (comme l’ensemble de la troupe d’ailleurs), elle incarne vocalement la froideur et la violence de cette femme qui prétend pourtant protéger des enfants.
Le trio féminin complété par la Mrs Grose de Carole Wilson et la Miss Jessel de Giselle Allen est en fusion, tout comme le duo que cette dernière compose avec le Peter Quint de Julian Hubbard.
Les adolescents – que l’on sait en pleines affres de la puberté – sont, dès le début, considérés sous le signe de la violence. Les interprètes de ceux-là, Henri de Beauffort et Katharina Bierweiler font montre d’une maturité vocale et dramatique extraordinaire.
Le prologue d’Ed Lyon apporte au tout début, la clarté de sa belle voix du ténor alors que l’on en est encore au récit et pas encore au drame.

La direction de Ben Galssberg allie tension du propos et clarté de la sublime partition de Britten où chaque instrument scande les méandres de l’histoire. Il réalise un travail d’orfèvre avec les instruments de ce petit orchestre conçu par le compositeur pour apporter des couleurs, tantôt claires, tantôt sombres, à cette histoire que les contrastes rendent parfois asphyxiante.

L’on sort de ce spectacle aussi déboussolé que la pauvre gouvernante qui s’est enfoncée progressivement dans l’horreur de ses fantasmes et la chute de ses certitudes.
Signe que l’on a trouvé là une interprétation superbe de ce conte dérangeant.

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Paul Fourier

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