Opéra

Une Salomé en pantalon par Neuenfels à Berlin

Une Salomé en pantalon par Neuenfels à Berlin

19 mars 2018 | PAR Nicolas Chaplain

La Staatsoper de Berlin a confié sa nouvelle Salomé de Strauss à Hans Neuenfels. Le metteur en scène provoquant et audacieux (La Chauve-souris à Salzburg, Idoménée à Berlin, Lohengrin à Bayreuth…), âgé de 77 ans signe une production certes personnelle mais malheureusement jamais impertinente ni subversive.

C’est dans un espace sobre, froid, noir et blanc (assez laid) que se situe l’action de cette Salomé. Le cadre de scène, le sol en damier et l’éclairage à la rampe créent une ambiance singulière du cinéma de Weimar, tout comme les maquillages blancs et les gestes outranciers, saccadés des artistes. D’abord suspendue dans les airs, puis fièrement placée au centre du plateau, une cage en forme de fusée ou de godemiché dans laquelle est enfermé Jochanaan attire l’attention des soldats et la curiosité de Salomé. Aucun élément de décor ne figure ici la lune, élément symbolique récurrent dans l’œuvre, mais un petit croissant de lune doré figure sur le diadème de la fille d’Hérode.

Neuenfels tente une approche originale en troublant et complexifiant les identités de genre des protagonistes. Ainsi, Salomé – dont les cheveux sont courts – échange rapidement son tutu long noir de petite fille pour un smoking androgyne tandis que Jochanaan, torse nu, porte une jupe noire et des cheveux plus longs. Le metteur en scène choisit également de convoquer le poète Oscar Wilde dont la pièce Salomé écrite en 1891 servit de base à l’opéra. L’acteur Christian Natter interprète donc une réminiscence de Wilde, une figure de dandy qui apparait en frac chic et noir tandis que les mots « Wilde is coming » s’éclairent en néons rouges. Il est une sorte de double ou ange-gardien de Salomé qu’il libère du carcan familial et social castrateur. Cet Oscar Wilde est un metteur en scène-dramaturge qui manipule et provoque les personnages tissant soigneusement leur destin. Ambigu, il arbore une paire de testicules argentées entre les jambes et danse la fameuse Danse des sept voiles avec un corset brillant et un masque de crâne. Le sens de tout cela peine à convaincre et la production manque malgré tout d’audace.

Le public a célébré à juste titre le chef de 24 ans, Thomas Guggeis. Ancien assistant de Daniel Barenboim, il assure la direction de l’orchestre après l’abandon deux jours avant la première de Christoph von Dohnány, lui-même remplaçant de Zubin Mehta. Avec enthousiasme et talent, le très jeune chef a donc dirigé prodigieusement l’orchestre particulièrement impressionnant, lyrique, sensuel et nerveux. Dès la prochaine saison, Thomas Guggeis sera Kapellmeister à l’opéra de Stuttgart.

La distribution réunie est belle et solide. Thomas J. Mayer (Jochanaan) touche avec sa voix profonde et puissante.  Nikolai Schukoff est très bien dans le rôle de Narraboth, l’amoureux malheureux. La voix est belle, ample et le timbre noble. Marina Prudenskaya (Hérodiade) et Gerhard Siegel (Hérode) sont scéniquement truculents même si ce dernier hurle plus qu’il ne chante. Enfin, Ausrine Stundyte est Salomé pour la première fois. Elle incarne d’abord une fille en retrait, glaçante et capricieuse qui s’épanouit au fur et à mesure de la représentation, gagne en autorité et devient une femme ardente et furieuse. La chanteuse lettone charismatique interprète ainsi une Salomé complexe, émouvante et effrayante. Elle enchante et stupéfie grâce à un jeu évident ainsi qu’une multitude de couleurs vocales et de nuances sublimes.

A la Staatsoper de Berlin, le 14 mars 2018. Photo : Monika Rittershaus

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