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Eric Arnal Burtschy : « Le fait de tirer au sort reconstruit complètement le sens du spectacle à chaque fois »

Eric Arnal Burtschy : « Le fait de tirer au sort reconstruit complètement le sens du spectacle à chaque fois »

19 mars 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Eric Arnal Burtschy  présentera sa nouvelle création, So Many Things le samedi 24 mars 2018 à 21H, à l’occasion de la [Déca]dans, un focus réalisé pendant Artdanthé. Rencontre en pleine réplétion, un matin de mars, au Centquatre.

Pourquoi sommes-nous au Centquatre ce matin? Vous êtes en création actuellement ?

Je travaille avec l’armée, je suis parti l’année dernière avec eux au Sahel en tant que militaire. En tant qu’officier pour faire partie de l’opération. Je suis parti là bas pour une opération qui s’appelle Barkan, qui est une très grosse opération nucléaire française, et là bas ils luttent contre AlQaïda, Boko Haram et l’Etat Islamique. Donc c’est au Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad. Je suis parti là bas, donc au départ c’était autre chose. Normalement ça ne communique pas.

Quand vous êtes militaire, dévoilez-vous votre métier de chorégraphe ?

Je le dis de façon informelle, mais je suis là en tant que militaire. Je ne pensais pas faire un projet par rapport à ça, c’est quelque chose qui m’intéressait pour d ‘autres raisons. La séparation était claire pour moi.  Mais quand j’étais sur place, il y a eu des opérations militaires, et on a trouvé le journal d’un djihadiste qui raconte sa propre histoire, notamment sur le pourquoi il est là, sur comment ça se passe, il y a pas mal de choses dedans. J’étais assez fasciné par l’objet, parce qu’en terme d’informations, tout était déjà su, il n’y a pas d’informations en plus, mais c’est quelqu’un qui raconte son histoire à lui de l’intérieur. Donc forcément, ça fait revenir un côté humain aux djihadistes, ce qui peut être extrêmement délicat, mais ce qui est très intéressant, c’est que ce côté humain est encore plus trash, parce que cette personne qui paraît humaine n’arrête pas de dire qu’elle tue des gens. Elle explique pourquoi, c’est très balancé, mais ça permet de toucher à un aspect de la guerre de façon beaucoup plus sensible. Ça, ça m’intéressait. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose.

Dans les précédents spectacles j’ai vu un travail sur le corps très exigeant, qui n’avait rien de figuratif, on n’est pas du tout dans du théâtre, et là, il va y avoir du texte ?

Je ne me catégorise pas. Quand on me pose la question, je dis que c’est pas mon problème.

Et les institutions vous  mettent dans quelle case ?

C’est plus compliqué. Moi, je dépend de la danse. Après,  dans mon dernier spectacle, il n’y avait pas d’interprète,  que de la lumière. C’est un spectacle qui tourne énormément dans des lieux essentiellement de danse, et qui est considéré comme une nouvelle forme de danse. Par contre, au niveau institutionnel c’est plus  compliqué, c’est un autre problème.

Là vous intervenez dans des festivals de performance et de danse ?

Oui,  on va jouer dans des festivals de danse avec ça aussi. Mais pour moi, la question de la forme c’est vrai que je ne me la pose pas. C’est que c’est aussi lié au fait que je n’ai pas de formation en art, donc pour moi je vais partir du sujet d’un spectacle, pour me demander où je veux l’emmener, et la forme va naître à partir de ça. Je pense qu’il y a des formes qui sont plus ou moins appropriées pour toucher à certaines thématiques, donc pour moi elle vient après. Je pense aussi que c’est parce que je n’ai pas de technique, donc je ne suis pas lié à une pratique, et cela offre une liberté beaucoup plus grande.

Comment va s’appeler ce spectacle ?

So Many Things. (NDLR Il se lève et nous montre).

Ce spectacle, c’est une performance. Le public rentre, en frontal classique.  Il y aura une petite table avec plein d’enveloppes dessus. J’arrive je m’assois, je commence à lire un truc, puis je prend une enveloppe, je l’ouvre et je répands le contenu : des magnets comme on met sur un frigo. Il y en a une dizaine,  je les met tous face visible, je les retourne face caché, je mélange tout, j’en tire un et c’est le début de la pièce. Tous les éléments sont tirés au sort.

Avec un jeu de hasard ?

J’ai commencé à écrire le texte de ce projet là, et je me suis rendu compte que j’avais donné ma vision de la réalité, et que je pense qu’il n’y en a pas pour un projet comme ça. Alors, le fait de tirer au sort reconstruit complètement le sens du spectacle à chaque fois. Chaque élément est fait pour qu’il s’enchaîne avec n’importe quel autre. Ça fonctionne bien. Il y a des gens par exemple qui pensaient que c’était un spectacle sur l’amour, alors que fondamentalement on parle de la guerre. Donc ça reconstruit le sens, ce que je trouve hyper chouette. Et puis pour moi c’est un spectacle qui fait confiance au spectateur et à son intelligence. J’ai confiance en le fait qu’il va faire les liens et que je n’ai pas besoin de les faire pour lui. Cette liberté, on la retrouve.

Pour le coup  vous ne vous catégorisez  pas, mais vous jouez dans des lieux où  le public a une éducation du spectateur.

Je ne joue pas qu’à Artdanthé.  On joue dans plein de festivals différents, pour le spectacle de lumières aussi, et dans des festivals qui sont très grand public aussi.

Et ça se passe comment ?

Très bien. La lumière, c’est un objet plastique qui fascine les gens et qui permet à tout le monde de rentrer, et je pense que c’est pour ça que ça marche. Là on est en train d’attendre une centaine de dates avec ce projet. Et pour celui-là, j’ai une demande d’une entreprise pour leurs 1500 employés. C’est une entreprise d’environnement/défense. On va jouer dans des usines plusieurs fois pour les employés. Pour moi, il y a une justesse par rapport à ça qui est hyper intéressante.

On est loin des réseaux d’Artdanthé.

Oui, ce sont des gens qui vont jamais au spectacle je pense. Après, la forme aussi s’y prête. Il y a une dizaine de parties qui sont tirées au sort, qui reconstruisent le sens.

Vous êtes le seul à tirer au sort ou les spectateurs tirent aussi ?

Non non, j’y ai pensé mais ça n’apporte rien. En plus ça crée une relation de pouvoir entre les spectateurs, entre ceux qui tirent et ceux qui tirent pas, c’est désagréable. En plus, tout à la fin, comme je tire au sort, c’est intéressant d’un point de vue dramaturgique,   les gens voient le temps qui reste. Et puis le fait que ce soit moi qui tire, parce que tout le monde pense que je tire vraiment au sort (et c’est vrai), mais au moment où je tire la dernière partie, je met ma main sur le magnet, je regarde le public et je dis “est-ce que j’ai triché ?”.  Cela donne de la liberté au spectateur, parce que ça ramène au fait que peut-être tout est faux. On ne doit rien à tricheur, cela amène aussi de la liberté. Et après pour moi, c’est la question aussi du système politique dans lequel on est, qui est basé notamment sur la confiance, et à partir du moment où on pense que peut-être il y a triche : c’est fini. C’est juste un truc hyper simple, mais qui permet d’entendre ça. Le fait que ce soit moi qui tire, ça induit un doute d’autant plus grand.

Etes-vous vraiment seul dans ce projet ?

Il y a toujours une équipe. Il y a une fille qui fait le regard extérieur, Nadège Sellier, et il y a aussi une coach vocale pour articuler, c’était hyper intéressant.

Donc finalement vous suivez  une formation de comédien ?

Non, je dirais pas comédien. C’est un travail plus fondamental sur ma propre voix. Et je me rends compte que maintenant je parle plus grave et plus lentement qu’avant. J’apprend juste à poser ma voix. Mais je ne suis pas comédien, je n’ai aucune prétention à l’être et je pense que j’en serais sans doute un très mauvais. C’est pour ça que pour moi c’est plus une performance, je joue moi-même. C’est pas complètement vrai d’ailleurs, parce que il y a des fois où je joue d’autres gens. Il y avait un moment où je joue un thaïtien dans ce spectacle. Et au début, je m’imaginais que j’étais un thaïtien. C’est impossible. Il faut que je sois moi-même, légèrement décalé, du coup on comprend que ce n’est pas moi. Je ne suis pas acteur parce que je n’ai pas la capacité de jouer quelqu’un d’autre que moi-même, fondamentalement.

Vous dites qu’il y a d’autres personnages que vous incarne, ces personnages-là, ils existent ?

Alors ça, c’est un truc qu’on ne va jamais dire au spectateur. Il ne vaut mieux pas le dire pour que ça laisse un aspect fictionnel;

C’est juste pour savoir de quoi vous vous êtes inspiré, parce que je ne vois pas du tout à quoi ça ressemble, une guerre.

Il y a déjà le fait que concrètement j’étais sur place.

Ça veut dire quoi être militaire ?

Dans l’armée, il y a plein de types de métiers différents, et moi je suis capitaine. Quand je travaille à l’armée j’ai une spécialité : je travaille sur des questions qui sont plus politiques ou directement liées au groupe jihadiste. Donc j’analyse ça.

Et ça c’est la matière première de votre  spectacle ?

Il y a cette expérience, il y a la connaissance aussi, le journal. Après, c’est des trucs qui ont été vus avec l’armée.

Qu’est ce que vous avez le droit de dire et de ne pas dire ?

Il y a l’autorisation de l’armée pour utiliser ces documents, mais il n’y a pas du tout de contrôle sur le contenu. Donc en fait, j’en fais ce que je veux. Je leur ai expliqué le projet, bien sûr. Je leur ai envoyé le projet artistique. Parfois ils reçoivent des scénarios de cinéma, ils reçoivent des projets.

Mais pas de la part de quelqu’un qui fait partie d’eux !

Moi c’est rare. Enfin, je suis capitaine de réserve.. Et je pense que pour eux, c’est plus facile finalement, ils me connaissent.

Il y a de la confiance ?

Exactement. J’aurais pas été à l’armée, je n’aurais jamais su que ce journal existait, donc ça aurait été impossible de faire quelque chose. Là, à partir du moment où je l’avais déjà lu, déjà analysé, tout ça, ça facilite les choses. Après il y a des moments où j’utilise des bulletins de renseignements militaires, et c’est là où c’est chouette c’est qu’ils vérifient si il y a besoin que ce soit classifié ou pas, parce que d’office c’est classifié parce qu’on est en opération militaire, il y a toujours une classification, c’est automatique. Après, de leur part, je ne pense pas qu’il y ait de volonté de cacher quoi que ce soit, en tout cas sur ce projet là. Au contraire, c’était plus l’idée de savoir si cette information là, on a besoin qu’elle soit classifiée ou non. Donc ils ont vraiment lu le dossier, plus attentivement que n’importe quel programmateur aura jamais lu un dossier. Le fait que je n’ai pas une vérité à dire là dessus, pour eux c’est essentiel, parce  tous les militaires savent très bien qu’il y a un milliard de prismes possible. Et ça, ils l’assument, et donc ils trouvaient ça très positif. Ça a été du coup assez simple avec eux. Ils ont validé, mais ils n’avaient pas encore le texte du projet, qui n’était pas écrit en entier. Ils ont vraiment validé sur le principe du projet.

Visuel : ©Amélie Blaustein Niddam

Le 24 mars à 21H au Théâtre de Vanves, toutes les informations sur la soirée [Déca]danse ici.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

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