Opéra
Roberto Alagna, en état de grâce, fait revivre Caruso le temps d’une soirée au Théâtre des Champs-Élysées.

Roberto Alagna, en état de grâce, fait revivre Caruso le temps d’une soirée au Théâtre des Champs-Élysées.

10 février 2020 | PAR Paul Fourier

Alliant éclectisme, noblesse et une santé vocale insolente, le ténor a dispensé une véritable leçon de chant en illustration de son album Caruso.

Plus qu’une référence, Caruso est un artiste personnellement cher à Roberto Alagna. Lorsque celui-ci entreprit de rendre hommage à cette figure légendaire par un album, il le fit progressivement, avec minutie, patience et même persévérance (voir le long entretien qu’il nous avait accordé en octobre dernier).

Décidant de faire découvrir, avec le « style Caruso », la liberté de choix, la variété de répertoire de son prédécesseur, se rappelant ses exigences et aussi ses doutes, il en a conçu un véritable parcours dont ressortent les anecdotes qui firent également l’itinéraire de l’homme.

Ainsi, pour mémoire, lorsque Caruso chante le rôle de la basse dans La Bohème pour remplacer un collègue malade au Metropolitan Opera ou quand Cilea réécrit, pour lui, un passage de Adrienne Lecouvreur.

L’album ‘Caruso 1873’ reflétait ce parcours, cet éclectisme. On imagine qu’établir le programme d’un récital sur la base de cet album où Roberto s’est (aussi) plié à la manière de chanter de Caruso serait tout sauf aisé.

Il en a néanmoins conçu un d’une rare intelligence où voisinent Pergolèse, Haendel, Giordano, Tchaïkovski, mais aussi les aujourd’hui méconnus, Niedermeyer, Cottrau ou Nutile, et naturellement, la chanson napolitaine…

Facétieux, Alagna commence précisément la soirée par ce fameux air de Colline (de La Bohème) qui exige de sa part un véritable effort de tessiture. Il expliquera d’ailleurs pourquoi il ne pouvait le chanter qu’en début de concert.

En première partie, se succèdent ainsi le « Tre giorni son che Nina » (Pergolèse), « Pieta, Signiore » (Niedermeyer) et un étonnant « Ombra mai fu » du Serse de Haendel, bien éloigné des canons actuels, mais pas moins émouvant.

Presque comme une métaphore de l’éclectisme de Caruso, c’est avec le très bel air « Mia piccirella » de l’opéra Salvator Rosa (créé à Gênes) de Carlos Gomes, un compositeur d’origine brésilienne, que le ténor termine cette première partie.

Car telle est également l’une des grandes qualités de ce concert (et de l’album) que de faire redécouvrir les airs de musiciens, passés dans l’oubli, que Caruso interprétait au début du XXe siècle.

En seconde partie, cette démarche sera illustrée par les chansons napolitaines « Santa Lucia » de Teodoro Cottrau et « Mamma mia, che vo’ sapé » de Emmanuele Nutile.

Une fois n’est pas coutume, Roberto Alagna ne nous gratifia pas autant que cela, cette fois, de sa légendaire prononciation française. Il le fera néanmoins pour ce moment de grâce qu’est le « Oh ! Lumière du jour » de l’opéra Néron (d’Anton Rubinstein), lui aussi malheureusement disparu des « écrans radars », la fougueuse sérénade de Don Juan de Tchaïkovski et la version du « Because » de Helen Rhodes.

Pourtant encore en décalage horaire (il était il y a quelques jours à New York pour « La Bohème » en compagnie d’Aleksandra Kurzak qui y interprète, elle, Violetta), il ne fut, pas pour autant, avare en bis.

Il démarre par l’air « Caruso » que, bien entendu, le ténor éponyme n’entendit jamais de son vivant, qu’Alagna hésita à mettre dans son album puis remania, avec bonheur, à cet effet. La reprise mezza-voce de la seconde partie de cette « nouvelle » version sera l’un des sommets les plus émouvants de la soirée.

S’ensuivront « Because », « Tu ca nun chiagne », un « Kuda kuda » d’Eugène Oneguine qui rappelle que Roberto Alagna est aussi l’un des plus dignes successeurs de Caruso dans Lenski. Faisant le lien avec son avenir immédiat et sa prochaine prise de rôle du Comte Loris Ipanov à la Scala en juin prochain, il chantera également l’air « Amor ti vieta » de Fedora de Giordano.

Enfin, alors que l’orchestre avait épuisé les partitions sur les pupitres, l’artiste terminera, accompagnée par la harpiste avec une très belle sicilienne « O Lola » (en sicilien !) tirée du Cavalleria Rusticana qu’il interprète dans de nombreuses grandes maisons en ce moment.

Ce soir, Avenue Montaigne, Roberto Alagna était, littéralement, en état de grâce ; souriant, épanoui, d’une voix lumineuse, projetée sans jamais un effort, capable des plus belles variations, il a rendu un hommage vibrant, non seulement à Caruso, mais, au-delà, à l’art de ces ténors qui firent l’histoire de l’opéra avec un grand « O » et la chronique de ritournelles parfois considérées comme mineures, comme les chansons napolitaines.

Il a également confirmé  qu’en plus du chanteur généreux que nous connaissons, il est aussi un véritable gentleman. Lorsqu’en sortant de scène (et en y revenant) il encourage la très talentueuse violoniste Ann-Estelle Médouze qui joue, en soliste, la difficile « Méditation » de Thaïs, il rappelle à quel point, il est attentionné et scrupuleux avec le travail d’équipe.

Et du travail d’équipe… il y en a avec Yvan Cassar (qui dirigea ce soir magnifiquement l’orchestre national d’Ile-de- France), car, pour cet album et cette soirée, on peut, on doit également créditer le, non seulement chef, mais tout autant compositeur et arrangeur ! L’éclectisme fut d’ailleurs aussi à l’honneur dans le choix des morceaux orchestraux puisqu’on put entendre successivement la « Tregenda » et le « preludio sinfonico » de Puccini, l’ouverture du Maschere de Mascagni, les intermezzos de Fedora et de Siberia de Giordano et, donc, « la méditation » de Thaïs de Massenet. De l’entretien que nous avions eu avec Roberto, nous avions retenu à quel point leur coopération a été fructueuse. La complicité affichée ce soir au Théâtre des Champs-Élysées démontre, à quel point, cette collaboration produit de beaux effets.

Si bien accompagné, Roberto Alagna, ce gentleman de l’art lyrique continue à nous étonner, à nous enchanter. En voilà une bonne nouvelle !

Visuel © Paul Fourier

 

 

 

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Paul Fourier

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