Opéra
Rigoletto, le fou de Claus Guth à l’Opéra Bastille

Rigoletto, le fou de Claus Guth à l’Opéra Bastille

30 octobre 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

L’Opéra National de Paris programme à nouveau la création du metteur en scène allemand Claus Guth. Le Rigoletto de Verdi hérite de quelques masques sanitaires sur scène et garde sa force. Nadine Sierra impressionne en Gilda.

La malédiction et la mascarade sociale

Pour raconter l’une des plus tragiques histoires de malédiction, Verdi décide de nommer son opéra Rigoletto et non pas Le roi s’amuse, titre de la pièce de théâtre de Victor Hugo, dont elle assurera par cette adaptation une deuxième vie. Dès la première représentation, la pièce fut proscrite, comme maudite, lien subliminal avec le premier titre choisi ? La malédiction. Verdi avait compris que Victor Hugo voulait ajouter là, à Quasimodo ou Gwynplaine, un personnage dérangeant et burlesque, un personnage difforme et âpre, parce qu’il est à la limite de l’humain, à nous expliquer l’humanité.

Le poète se doit de choisir non dans le beau, mais dans le caractéristique, écrivait Hugo. En cela le Rigoletto qui nous est offert cette saison à l’Opéra Bastille oublie la difformité physique. Rigoletto perd sa bosse, cependant qu’il persiste à mêler le grotesque et le sublime.  Le versant de la lecture sociale, chère à Victor Hugo, est mieux respectée. S’il a perdu sa bosse, ce fou du roi s’écroule sous les railleries de la noblesse. Ce Rigoletto est la matière autant que le principe tragique et lourd d’une société qui veut se berner dans une légèreté extrémisée. Les masques sont partout. Le faux-semblant envahit chaque geste, chaque parole. Seul le double de Rigoletto sur scène sauve notre envie de moralité. Le retournement de la moquerie du fou est radical ; à l’emphase de son drame répondent les boursouflures pathétiques de la société vaporeuse et superficielle de notables.

Un double et une boite 

Le Rigoletto de Claus Guth est dans ce débordement et sa limite. Il se joue dans une boite. Dès le prélude, le double en haillons de Rigoletto est devant nous à fouiller dans une boite et à y sortir pour l’étreindre la robe tachée de sang de la scène finale. Le décor lui-même est une gigantesque boite dont les côtés s’ouvrent et se referment dans un effet scénique réussi. Cette boite convoque la boite de pandore chargée des démons libérés par la malédiction qui s’abat sur Rigoletto, piégé par la faute du Duc. Dans un même mouvement, le motif du double ajoute une autre dimension, où le dispositif scénique nous donne à ressentir le flan délirant du bossu. Rigoletto vit dans un monde fermé, emprisonné dans une boite avec son double moral. Sans aucune division psychique, il ne se pense plus, ne s’articule plus. Chez Guth, Rigoletto est fou par une littéralité consubstantielle. Il délire et avec lui, son environnement qui touche au rêve. Rigoletto rêve et le monde devient hors du commun. L’escalier est celui de West Side Story ou celui des revues parisiennes. Lecture légitime de Guth, tant le personnage est condamné par une identification folle à son emploi social, et par sa réponse démesurée aux événements, qui se constituent dans sa moquerie autant que dans le renversement sur lui-même de cette moquerie.

Patriarcat et modernité

À planter l’intrigue dans notre époque, le patriarcat de Verdi en sort désuet. Notre adhésion n’est pas acquise, sauf par la magie de Nadine Sierra. La mise en scène est envoûtante. Claus Guth aura réussi à pousser jusqu’au bout sa lecture d’un Rigoletto psychotique. Le metteur en scène nous invite à comprendre et à réfléchir différemment le drame de cet infanticide recouvrant un suicide trempé dans le bain halluciné de l’inceste. ll y a toutefois des égarements assumés. L’aveu de l’enlèvement de Gilda, par des hommes à genoux à la façon d’un confessionnal, est peu fidèle à l’esprit de Hugo. Ou la légèreté fantoche et pathétique des notables, qui ira jusqu’à prendre forme en une étrange scène, digne des folies bergères, déclenche quelques rires. Il n’empêche, la lecture est nouvelle, le livret est honoré et les moments de grâce sont nombreux.

Le désir de Gilda

Dimitry Korchak (le duc) percute le texte de sa puissance. Il est un pervers joyeux. Ludovic Tézier dans le rôle-titre déploie une voix ample, profonde, pénétrante. Il est un père réaliste loin des bouffonneries investies par son double sur scène. Tandis que Goderdzi Janelidze, merveilleux Sparafucile, l’assassin qui, chez Guth, est un autre double de Rigoletto, épouse de sa voix rocailleuse la profondeur du timbre de Korchak.

Nadine Sierra est une Diva. Elle colonise le rôle et nos esprits. Elle sait incarner la douceur de la fille cloitrée et la passion débordante de la femme enfin libérée. Sa voix, nimbée d’une lumière aveuglante, répond à la profondeur de celle du baryton de Rigoletto. Son jeu explique tout : la malédiction de l’incroyant et l’absolu de l’amour. Par sa voix, nous effleurons la matérialité de nos pulsions contrariées pour caresser ce qui anime Gilda : le désir. 

 

Visuels : © Elisa Haberer  

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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