Opéra

Rencontre avec Benjamin Levy, directeur musical et chef d’orchestre de l’Orchestre Régional de Cannes : « la bonne musique n’a pas de frontière »

Rencontre avec Benjamin Levy, directeur musical et chef d’orchestre de l’Orchestre Régional de Cannes : « la bonne musique n’a pas de frontière »

12 septembre 2018 | PAR Solene Paillot

Nommé directeur musical et chef d’orchestre permanent de l’Orchestre Régional de Cannes Provence Alpes Côte d’Azur depuis novembre 2016, Benjamin Levy a été formé aux Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon, Paris et Aspen avant d’être nommé révélation musicale de l’année par le syndicat de la critique dramatique et musicale en 2005 et de recevoir trois ans plus tard le prix Jeune Talent – Chef d’Orchestre de l’Adami. Rencontre avec ce virtuose qui, pour la saison 2018-1019, nous propose une « traversée à travers différents univers ».  

Le programme de l’année est basé sur le thème du voyage. Vous pouvez m’expliquer ce choix ? Est-ce important pour vous de faire voyager le public ?

Il s’agit d’une aventure commune, d’une grande traversée des différentes créations. J’ai voulu placer la démarche de l’orchestre de plus en plus à la croisée des chemins des univers artistiques afin qu’il ne se mure pas dans une sorte de tour d’ivoire. Nous allons commencer avec les anciens de Gotan Project, groupe phare de tango, Eduardo Makaroff et Christoph Müller puis, il y aura de la musique de scène avec Egmont une pièce de théâtre de Johann Wolfgang von Goethe, on va aussi collaborer avec Johnny Rasse et Jean Boucault qui sont des chanteurs qui imitent les chants d’oiseaux. Dans leur pièce, Le Sacre des Oiseaux, ils ont travaillé avec la violoniste Geneviève Laurenceau et ont fait de la nature et des oiseaux leur thème principal, ils émaillent l’exécution des pièces de chants d’oiseaux et c’est saisissant. Il y a également un concerto pour claquette, une pièce pour accordéon musette et orchestre et tout ceci est fait non pas dans le seul but de l’originalité mais aussi pour montrer que la bonne musique n’a pas de frontière de style ou de genre et nous offre un immense voyage.

Vous croisez aussi les genres et les époques. Par exemple, on voit dans le programme que vous proposez une soirée qui associe le répertoire baroque et celui du jazz. Pourquoi ces  mélanges ?

Le but est de ne pas avoir des concerts monolytiques, nous cherchons à varier les choses au sein même d’un seul concert. On avait pris l’habitude dans l’orchestre symphonique classique traditionnel d’avoir toujours des concerts thématiques ou on n’allait pas jouer du Bach avec du Stravinsky, maintenant on se dit «  et pourquoi pas ? ».

La programmation de cette année propose aussi des œuvres d’artistes venus de tous les horizons. Est-ce pensé pour parler à un plus large public ? 

Tout à fait, même pour le public dit « traditionnel », on ne va pas rejouer les mêmes œuvres. Il y a des œuvres indispensables comme un tableau de Vermeer dans un musée. On ne va pas se priver de voir et revoir ce tableau mais en même temps on veut aller plus loin, voir plus, en allant au musée d’art moderne, à la FIAC … c’est vrai que si on jouait que du Mozart et du Schumann c’est comme si on se rendait toujours dans la même salle au Louvre. Bien sur, nous ne faisons pas un art de musée, la musique vivante nous pousse a toujours recréer alors même notre « Vermeer » est toujours différent mais il faut aller voir toutes les salles qui s’offrent à nous.

Vous avez également à cœur de transmettre le gout de la musique aux plus jeunes, pouvez-vous nous parler de vos projets les concernants pour cette saison ?

L’Orchestre à toujours eu une politique très tournée vers le jeune public. Il y a plusieurs choses pour les jeunes : pour les écoliers il y a des concerts spécifiques, chaque année une classe de la ville de Cannes est choisie dans le cadre du programme « Une classe une œuvre » et durant toute l’année scolaire cette classe d’école primaire va être au contact d’un compositeur à qui on commande une pièce. L’année dernière cela s’est fait avec Olivier Penard et cette année ils vont travailler avec Thibault Perrine qui écrit la pièce pour accordéon musette et orchestre. Ce dernier va venir au cours de l’année rencontrer les enfants pour leur expliquer tous les processus. Les écoliers eux viendront assister à plusieurs répétitions pour faire connaissance avec l’orchestre et le soir du concert ce seront eux qui présenteront la pièce, qui accueilleront le public … C’est un dispositif que je trouve formidable.

Pour les collégiens il y a des programmes conçus spécialement pour eux et cette année ils vont pouvoir assister à des répétitions des artistes avec des programmes de concert qu’on donne dans la saison, ils pourront rencontrer les chefs d’orchestre. Pour les lycéens nous avons un dispositif qui s’appelle Orchestre dans les lycées ou l’on créer un spectacle participatif. Les lycéens interviennent, ils préparent des chorégraphies et du chant et répètent avec nous, pour ensuite donner un spectacle dans leurs lycées respectifs, accompagnés par l’orchestre. Pour les jeunes musiciens encore en formation, nous avons un système qui s’appelle Sympho New, qui est une académie d’orchestre des jeunes musiciens des conservatoires de la région. Ils bénéficient d’un tutorat, jouent et répètent avec les musiciens de l’orchestre, dans le but, à la fin de donner plusieurs représentations. Ce sont des encadrements en live, à l’image des internes en école de médecine, sauf qu’ici ils ont le droit de se tromper, c’est moins grave. Nous avons des résultats formidables.

Cela fait d’ailleurs trente ans que l’Académie Orchestre Sympho New existe…

Tout à fait et cette année nous fêtons cet anniversaire avec les anciens de cette académie qui ont accepté de revenir jouer. Certains sont maintenant à l’Orchestre Philharmonique de Radio France, à l’Opéra de Zurich, à l’Orchestre de Boston et d’autres sont toujours dans la région … c’est une grande famille et c’est pour cela que nous allons célébrer cet anniversaire le 21 décembre, juste avant noël, car beaucoup d’entre-eux reviennent à Cannes à cette période.

Cette saison vous rendez aussi Hommage à Debussy à l’occasion du 100èmeanniversaire de sa mort. Il y a beaucoup de célébration pour cette saison.

Oui, pour cette saison deux concerts de musique de chambre sont prévus, l’un pour l’hommage à Debussy avec le Premier quatuor à cordes de Debussy et le Quatuor à cordes n°4 de Beethoven, l’autre en novembre pour le centième anniversaire de l’armistice de 1918, avec trois œuvres choisies et composées par des compositeurs français, allemands et britanniques. Bien sur on n’oublie pas « Vermeer », il y aura du grand répertoire avec par exemple un concerto pour piano de Schumann, la venue de solistes comme le violoncelliste Edgar Moreau et le pianiste David Fray. On a voulu aussi créer une fidélité avec certains artistes, notamment avec la violoncelliste Alexandra Soumm, avec qui on avait joué la saison dernière. Elle sera aussi notre artiste associée pour les saisons à venir,  aura un rôle avec les jeunes musiciens, et rencontrera les enfants.

Cette année l’Orchestre est présent à de nombreux festivals comme C’est pas Classique de Nice, au Beaulieu Classic Festival, au Festival d’Art Sacré d’Antibes… Mais vous êtes absent pour le festival du film, avez-vous pour projet d’y jouer un jour ? 

J’espère que cela va changer mais c’est lent. Peut-être que l’orchestre souffre d’une image un peu veillotte qui rend les cinéphiles insensibles, mais il nous appartient avec tout ce qu’on fait de prouver, que nous sommes désormais à la croisée des chemins de beaucoup de formes artistiques. On va essayer de faire de plus en plus de musiques de film car il y a ici tout un répertoire et des compositeurs  à redécouvrir, à l’image d’Antoine Duhamel.  C’est vrai qu’il y a une sorte de frilosité de la part du festival du film de Cannes à ce niveau là, car la manifestation est très courte, et la majorité des lieux sont occupés par les projections, ce qui rend difficile l’organisation de concerts en plus. J’espère qu’on trouvera une manière un jour de faire jouer l’orchestre pendant le festival, ou pour le festival.

Quels sont vos désirs de musique à moyenne échéance avec l’Orchestre de Cannes ?

À moyenne échéance, j’espère qu’on pourra avoir une salle qui nous est dédiée, car cela est difficile dans la ville du cinéma. Cannes est une ville très active en terme de manifestations internationales. Il y a donc une sorte de place difficile à trouver pour la musique. C’est aussi une ville ou les gens passent beaucoup. Il y a un côté provisoire des séjours, et j’aimerais qu’on fasse en sorte que l’orchestre et nos spectacles deviennent une des attractions des vacances. J’aimerais lier la Côté d’Azur au spectacle vivant. J’aimerais également gagner une présence dans le cœur des visiteurs de Cannes, et renforcer celle qu’on a déjà chez les cannois.

visuel : (c) ODC Céline Leporrier

 

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Solene Paillot

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