Opéra
Pénélope au piano, retour aux sources de Fauré à Toulouse

Pénélope au piano, retour aux sources de Fauré à Toulouse

26 octobre 2020 | PAR Gilles Charlassier

Dans le cadre d’un week-end consacré à Fauré, le Théâtre du Capitole donne la version originale pour piano de l’unique opéra du compositeur français, Pénélope.

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Sans céder aux œillères du terroir, il revenait sans doute au Capitole de Toulouse, plus qu’à toute autre maison d’opéra en France, de rendre justice à Gabriel Fauré, compositeur occitan nullement régionaliste et éminemment français, natif de l’Occitanie, à Pamiers, en Ariège. Si la postérité a d’abord retenu son Requiem et sa musique de chambre, son catalogue reste cependant relativement méconnu. Les trois journées qui lui sont consacrées par l’institution toulousaine offre l’opportunité de redécouvrir autant les recueils pianistiques et mélodiques que son unique opéra, et s’inscrit dans la défense du répertoire français, dans toute sa diversité et jusque dans ses trésors négligés, à laquelle Christophe Ghristi tient particulièrement, et qui nous a valu une très belle production d’Ariane et Barbe-bleue de Dukas l’année dernière.

Créé en 1913 à l’Opéra de Monte-Carlo avant d’être donné au Théâtre des Champs-Elysées, Pénélope a d’abord été écrit pour piano, avant d’avoir été orchestré, et c’est cette version originale, encore plus rare, que le Théâtre du Capitole propose de redécouvrir dans le concert inaugural de ce focus, avancé à 18 heures pour les raisons sanitaires et sécuritaires que l’on connaît. La nomenclature de l’ouvrage, « poème lyrique », plutôt que drame ou opéra, en dit long sur la conception de Fauré, qui s’attache à une certaine épure dramaturgique, plus proche de l’évocation poétique que de la succession contrastée de péripéties – l’émondage de l’argument a ainsi, par exemple,  sacrifié l’intervention du fils Télémaque. Ce cisèlement de l’écriture au plus près des inflexions du texte de René Fauchois l’apparente à l’intimité de la mélodie, et s’accommode au fond de l’abstraction de spectacle scénique – même si une production réglée par Olivier Py a été à l’affiche de l’Opéra national du Rhin à l’automne 2015, deux ans après une présentation en concert au Théâtre des Champs Elysées pour le centenaire de la salle avenue Montaigne.

Dans la distribution presque entièrement francophone, Catherine Hunold affirme une Pénélope investie, soucieuse de la couleur de ses intonations qu’elle sait habiter de l’affect juste, avec un phrasé large, souple et nourri qui n’oublie jamais la limpidité de la diction. Celle de l’Ulysse d’Airam Hernández souffre épisodiquement de son statut d’allophone, sans pour autant altérer la qualité d’une incarnation qui porte les accents d’héroïsme tout en évitant d’écraser la subtilité des équilibres de la pièce. La plénitude vocale prend ça et là le pas sur le mot, entre autres dans le défi aux prétendants. Basse à l’émission solide, Frédéric Caton impose en Eumée un berger protecteur tandis qu’Anaïk Morel défend la bienveillance de la nourrice Euryclée avec un timbre homogène et une ligne conjuguant santé et précision, à rebours de certaines habitudes qui caricaturent l’âge vénérable du personnage.

Le quintette de prétendants déploie une galerie de caractères bien individualisés, entre la fatuité d’Eurymaque condensée par Thomas Dolié et la fraîcheur du Léodès d’Enguerrand de Hys, dont le ténor clair sied à l’intervention du pâtre, en passant par l’Antinoüs lyrique de Mathias Vidal et le Ctésippe ciselé de Marc Mauillon, sans oublier le plus discret mais non moins méritant Pisandre de Pierre-Yves Binard. A cette ensemble masculin répond un tout aussi équilibré quintette féminin de servantes, Céline Laborie (Phylo), Sonia Menen (Lydie), Olivia Doray (Mélantho), Victoire Bunel et Andreea Soare (Alcandre, qui assume par ailleurs les répliques d’Eurynome). Les séquences chorales reviennent aux effectifs du Capitole préparés par Alfonso Caiani. Assurant la direction musicale, Anne Le Bozec fait ressortir les ressources d’une partition à la facture parfois très pianistique, à l’instar d’un finale irradiant qui, dans cette version de chambre, ne banalise pas la lumière du triomphe par l’éclat parfois facile de l’orchestre. En somme, une magistrale plongée dans la pensée authentique de Fauré, que l’on espérera gravée au disque.

Gilles Charlassier

Pénélope, Fauré, Théâtre du Capitole, Toulouse, 23 octobre 2020

©Patrice Nin

 

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