Opéra
Jenufa, le triomphe des voix à Toulouse

Jenufa, le triomphe des voix à Toulouse

22 avril 2022 | PAR Gilles Charlassier

Le Théâtre du Capitole reprend la production de Jenufa que Nicolas Joël avait réglée en 2004, avec une distribution qui fait la part belles aux meilleurs voix françaises du moment.

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Si certains déplorent la rareté des voix françaises sur certaines scènes hexagonales, on ne saurait faire ce reproche au Théâtre du Capitole, qui n’hésite pas à faire ce pari, même dans un répertoire que l’on aurait tendance à réserver à des gosiers plus vernaculaires, à l’exemple de Janacek. Alors que pourtant, les seules représentations de Jenufa à l’Opéra de Paris, en 1980, ont été jouées en traduction française, sous la baguette de celui qui a contribué à redécouvrir l’oeuvre du compositeur tchèque, Charles Mackerras, revenue à l’affiche de la capitale en particulier sous le mandat de Gerard Mortier – Jenufa n’a pas tiré profit de cette réhabilitation pour y revenir à l’affiche.

Dans cette reprise de la production que Nicolas Joël avait réglée en 2004, c’est Marie-Adeline Henry qui endosse le rôle-titre, de la fille-mère à la joue balafrée, et en livre une incarnation à la fois hébétée par son destin et d’une innocence fiévreuse. L’alchimie entre l’expression et moyens vocaux se retrouve dans la Sacristine de Catherine Hunold. Si la soprano n’hésite pas à pousser l’émission jusqu’au cri dans la fébrilité du deuxième acte, ou l’aveu du troisième, elle affirme une plénitude qui contraste avec les usages de confier le personnage à des timbres plus émérites. Mais la santé de son chant soutient d’abord l’évolution psychologique sensible d’un sacrifice à l’honneur, fût-ce au prix d’un infanticide dans l’hallucination d’un hiver. A rebours des Sacristines implacables, Catherine Hunold lui confère une humanité faite de contradictions et de remords qui en accroît l’impact émotionnel, au-delà du stéréotype.

Mario Rojas résume la pleutrerie passablement ivrogne de Steva, dans un éclat où le lyrisme se confond avec le ténor de caractère, tandis que les fêlures de Marius Brenciu exhalent la jalousie torturée d’un Laca qui se sent déshérité. Cécile Gallois assoit l’autorité de la grand-mère Buryjovka sans avoir besoin d’accentuer la caricature de la matrone. Jérôme Boutillier se distingue, en contremaître, puis en maire du village, par un aplomb dans l’émission comme dans la couleur vocale bien définie du baryton. Mireille Delunsch se glisse instintivement dans les minauderies morales de la femme du bourgmestre, tandis que Victoire Bunel fait respirer la fraîcheur pleine d’allant de sa fille, Karolka. Il n’est pas jusqu’aux apparitions secondaires qui ne soient soignées, de la bergère idéalement charnue de Svetlana Lifar, à l’enthousiasme naïf et juvénile de Jano, en passant par la Barena dessinée et homogène d’Eléonore Pancrazi. Préparées par Gabriel Bourgoin, les interventions du choeur participent de l’engagement musical et expressif du plateau.

Sous la baguette de Florian Ktumpöck, l’Orchestre national du Capitole rend justice à la tension à l’oeuvre dans la partition de Janacek, et fait ressortir, sans les abstraire de la fluidité dramatique de l’ouvrage, les tropismes d’écriture du compositeur tchèque, lequel affirme pleinement, à partir de Jenufa, sa singularité musicale, que ne contrarie pas la scénographie littérale et poétique d’Ezio Frigerio, avec son moulin et sa rivière de verre, sous les lumièrs tamisées par Vinicio Cheli et avec la traduction du folkore rural par les costumes de Franca Squarciapino. Repris par Christian Carsten, le spectacle de Nicolas Joël se fait d’abord écrin pour la musique de Janacek et l’épanouissement du chant : sans les notes, il resterait peu de choses de l’originalité du genre lyrique, dont le Capitole de Toulouse reste un héraut.

Gilles Charlassier

Jenufa, Janacek, mise en scène : Nicolas Joël, Théâtre du Capitole, Toulouse, du 20 au 26 avril 2022.

©Mirco Magliocca

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Gilles Charlassier

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