Opéra
Une Elektra à pleines voix à Toulouse

Une Elektra à pleines voix à Toulouse

29 juin 2021 | PAR Gilles Charlassier

Le Théâtre du Capitole referme sa saison avec une nouvelle production d‘Elektra de Richard Strauss, réglée par Michel Fau, sous la baguette de Frank Beerman et avec un plateau de grandes voix.

[rating=4]

A la différence d’autres maisons d’opéra du sud de la France, le Théâtre du Capitole de Toulouse défend aussi bien le répertoire germanique qu’italien ou français. Après une Ariane à Naxos en 2019, Michel Fau revient avec un autre ouvrage de Richard Strauss, Elektra. Même en temps normal, les dimensions de l’orchestre rendent difficiles une disposition usuelle dans la fosse du Capitole. Le metteur en scène français a donc choisi, comme Lyon ou Bordeaux, de placer les pupitres en fond de scène, et laisser la place à l’action sur le devant du plateau. Tendue vers le seul accomplissement de la vengeance, la pièce de Hofmannsthal ne souffre guère de cette disposition peu propice aux péripéties, figées ici dans l’hébétude de l’horreur.

Econome, la scénographie de Hernan Peñuela s’appuie sur les valeurs symboliques des sculptures et de la fresque picturale imaginées par Phil Meyer : un héros d’albâtre brisé au niveau des jambes et dont le torse et la tête ceinte de tiges de fer tutrices aux allures de couronne d’épines gisent sur le sol, tel un souverain déchu ou assassiné comme Agamemnon, et une bacchanale évoquant Kokoschka, séparant l’espace scénique de l’orchestre, lequel se devine au travers des transparences ménagées par les lumières de Joël Fabing, avant le dévoilement de l’apocalypse finale qui fait tomber cette toile fonctionnant comme un miroir de rituel. Les costumes dessinés par Christian Lacroix participent de cette esthétisation de la violence, accusée par des maquillages appuyés et articulée autour de la figure hagarde d’Elektra, nichée dans une semi-fosse au milieu de l’avant-scène, à la fois foyer, centre de gravité et focale de commentaire du drame. Si l’on retrouve le jeu d’acteurs en traversées comme dans Ariane à Naxos, leurs ressources théâtrales sont polarisées par le tragique de la figure éponyme de l’opéra, loin de toute anecdote comique.

Dans le rôle-titre, Ricarda Merbeth impose une présence irradiante. Puissante mais jamais en force, l’émission soutient la détermination hallucinée du personnage, et tout sa psyché peuplée de phantasmes. Sans insolence superflu ni faiblesse aucune, l’éclat de la soprano allemande relaie la vulnérabilité de cette princesse repliée dans sa déchéance. Face à son intransigeance, la ligne nette et souple de Johanna Rusanen déploie la sensualité lumineuse et inquiète de Chrysothémis, implorant sa sœur à la prudence et au compromis avec le flux de la vie. Sans renoncer à la plénitude de ses moyens, Violeta Urmana condense la mauvaise conscience de l’adultère Clytemnestre, tandis que Frank van Aken assume, dans les quelques répliques qui lui sont dévolues, le ridicule d’Egisthe. En Oreste, Matthias Goerne frappe par son engagement, et retrouve une admirable constance dans le souffle et le timbre à la mesure de ses meilleures années.

Telles une gorgone à cinq têtes mouvantes, les cinq servantes ne sont pas noyées dans le monolithisme du tutti et déclinent à tour de rôle leurs couleurs singulières, entre les deux premières, mezzos, de Svetlana Lifar et Grace Durham, le contralto de Yaël Raanan-Vandor – également porteuse de traîne –, le soprano léger d’Axelle Fanyo ou celui de Marie-Laure Garnier. Sarah Kuffner veille en confidente et surveillante. Les deux serviteurs sont habilement contrastés, entre l’impulsivité du jeune de Valentin Thill, et la tempérance du senior Thierry Vincent. Barnaby Rea donne leur juste impact aux répliques du précepteur d’Oreste. Préparé par Alonso Caiani, le Choeur du Capitole se règle aux dimensions du commentaire antique, et fournit les effectifs des six servantes au diapason de cette fonction collective.

Sous la baguette de Frank Beermann, l’Orchestre national du Capitole restitue le sacrifice aux allures de chorégraphie orchestrale, avec des tempi pondérés mais jamais alourdis, qui, par un rubato calibré, compensent l’allègement relatif de la réduction réalisée par le compositeur lui-même pour des fosses plus modestes – et bien utile en temps de pandémie. Tenue tout au long des une heure cinquante du spectacle, sans entracte – dans la moyenne large des tempi –, l’énergie expressive ne sacrifie aucunement une évidente lisibilité de l’arche dramatique. Une Elektra équilibrée et magistrale.

Gilles Charlassier

Elektra, Richard Strauss, mise en scène : Michel Fau, Théâtre du Capitole, Toulouse, du 25 juin au 4 juillet 2021.

© Mirco Magliocca

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Gilles Charlassier

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