Opéra

Ouverture anniversaire à Nancy

16 octobre 2019 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Lorraine célèbre le centenaire de l’actuelle salle de la Place Stanislas, en mettant à l’affiche, exactement un siècle jour pour jour – et heure pour heure – le même ouvrage qui avait fait l’inauguration, Sigurdde Reyer, donné, cette fois, en version de concert.

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L’actuel édifice de l’Opéra national de Lorraine, conçu par Joseph Hornecker sur la place Stanislas, est le troisième de l’histoire du théâtre lyrique à Nancy, mouvementée et rythmée par des incendies, comme cela est souvent le cas. Les travaux ayant été retardés à cause de la guerre, l’inauguration eut lieu le 14 octobre 1919, à 19 heures, avec Sigurd de Reyer. Même si le projet de la célébration du centenaire, jour pour jour et heure pour heure, a été initié par Laurent Spielmann, Matthieu Dussouillez ne pouvait souhaiter ouverture de mandat plus symbolique que ce concert anniversaire qui remet à l’honneur l’ouvrage d’un compositeur passablement oublié par la postérité, et c’est avec quelques mots d’introduction et de circonstance qu’il invite le public nancéien à se replonger dans une lecture française du mythe des Nibelungen, dont Wagner est resté le plus célèbre barde.

La lecture du livret de Camille du Locle et Alfred Blau, dont les péripéties coïncident, à quelques nuances près, en particulier dans le dénouement, au Crépuscule des dieux, peut d’ailleurs s’avérer à la fois ludique et déconcertant, de part la traduction des héros bien connus de l’amateur wagnérien. Si l’identité de Brunehild, de Gunther ou de Hagen reste transparente, Siegfried est devenu Sigurd ; Gutrune, Hilda et la figure de Wotan, Odin, par l’entremise d’un prêtre. La partition, que défend avec conviction Frédéric Chaslin – il l’avait dirigée à Genève en 2013, avec davantage de coupures – porte l’empreinte de Wagner, mais celle du Vaisseau fantôme, et non de la dernière maturité, du Ring et de Parsifal. Plus d’un bouillonnement orchestral ou modulation rappelle ce premier grand opus de jeunesse et une écriture héritière de Weber – certaines fanfares ne dépareraient pas dans le Freischütz – quand les accents de tendresse sentimentale voisinent avec la manière de Massenet. A l’évidence, le style composite forme un bel attelage franco-germanique, à une époque – la création eut lieu à Bruxelles en 1884 – où l’amitié entre les deux peuples n’était pas à son meilleur, après la défaite de 1870. L’ensemble, ramené à trois heures trente de musique, sur les six de l’intégrale, se révèle parfois inégal : plus que dans la relative platitude des cuivres, c’est dans le traitement des bois, selon un tropisme que d’aucuns diraient très français, et les séquences de soyeuses alchimies instrumentales, où s’entend l’évidente leçon de Berlioz, que l’oeuvre réserve ses meilleurs moments. Au fil des quatre actes, on retiendra l’entrée en scène de Brunehild, au deuxième, la majestueuse scène finale du troisième, après un tunnel de ferblanterie, et surtout, le dernier, nettement plus inspiré, malgré des longueurs certaines.

Côté distribution vocale, dont la diction ne saurait souffrir guère de reproches, on a réuni parmi les plus valeureux interprètes français du moment pour ce répertoire. Seul non-francophone du plateau – ce qui se détecte à peine du point de vue de la prononciation –, Peter Wedd affirme pour Sigurd un métal héroïque et sensible qui se chauffe au fur et à mesure du premier acte. La vaillance se conjugue à une vulnérabilité dans l’incarnation qui enrichit avec pertinence une palette expressive compensant les menues difficultés perceptibles ça et là. En Brunehild, Catherine Hunold révèle, dès ses premières notes, l’équilibre – idiomatique pour le rôle – entre la ouate de son timbre nourri et la précision de la ligne, magnifié par un remarquable instinct de la couleur et de l’affect. Jean-Sébastien Bou calibre un Gunther robuste et vindicatif, parfaitement en situation, aux côtés du Hagen non moins solide de Jérôme Boutillier – que l’on aurait aimé moins sacrifié par les coupes dans la partition, altérant parfois jusqu’à la lisibilité dramaturgique du personnage. Sous la tutelle de sa nourrice Uta, incarnée par une Marie-Ange Todorovitch admirable d’attention maternelle enveloppante, avec une belle maîtrise d’effets de poitrine qu’elle accusait parfois un peu trop dans ses récentes apparitions, Camille Schnoor séduit en Hilda, dont elle condense le lyrisme juvénile et tourmenté avec une pureté de l’émotion que l’on avait déjà apprécié dans sa Butterfly limougeaude l’an dernier. Nicolas Cavallier assume, sans ciller, l’intervention solennelle du prêtre d’Odin, quand Eric Martin-Bonnet s’acquitte avec vigueur de celle du Barde, et Oliver Brunel de l’apparition de Rudiger. Mêlant les effectifs de l’Opéra national de Lorraine et de l’Angers Nantes Opéra, les choeurs s’allient aux musiciens de l’orchestre de la maison pour célébrer, au-delà de la pompe un rien désuète, la générosité d’une œuvre au carrefour des influences du premier Romantisme. Une belle redécouverte pour ouvrir la saison nancéienne !

Gilles Charlassier

Sigurd, Reyer, Opéra national de Lorraine, Nancy, 14 et 17 octobre 2019

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