
Montpellier propose une Carmen version SG1 : Adieu l’Espagne, bonjour l’Espace!
L’Opéra de Montpellier crée l’événement en donnant du 16 au 22 mars ce qui est probablement l’opéra le plus joué au monde, à savoir Carmen. La demande du public était telle que l’Opéra a finalement décidé d’ouvrir la Générale, en faisant une avant-première. Face au nombre important de propositions scéniques proposées, difficile pour un jeune metteur en scène de trouver sa place. Face à cette problématique, le risque est grand de renouveler sans dénaturer et certains préfèrent proposer leur propre Carmen, comme Dmitri Tcherniakov l’été dernier à Aix-en-Provence. Aik Karapetian décide donc de transporter ici l’oeuvre dans l’espace, rappelant La Bohème de Claus Guth donnée plus tôt dans la saison. A croire que les ressources terrestres ont été entièrement utilisées, au moins dans l’imaginaire des metteurs en scène…
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Aussi étrange que cela puisse paraître, le voyage se fait en douceur, notamment grâce à un travail visuel qui nous transporte au propre aussi bien qu’au figuré. La projection d’images de l’espace en 3 dimensions nous plongent véritablement dans l’univers (du metteur en scène) et il faut souligner ici l’accord parfait entre la musique et les images. Dans cette version, des chevaliers médiévaux se réveillent sur une planètes étrangère peuplée d’êtres bleutés où même Zuniga et Moralès ont des costumes rappelant les femmes. Carmen, pour sa part, est une déesse gouvernant ce peuple, aux pouvoirs psychiques et cherchant à combattre cet envahisseur gourmand des pierres précieuses présentes dans cet environnement. Dans cette version, Carmen poignarde un soldat avant de s’enfuir et Escamillo est un tueur sanguinaire venant d’une autre planète. Nous sommes donc littéralement à des années-lumière de l’oeuvre originelle et il a donc fallut réécrire les dialogues parlés pour éviter au maximum les contre-sens, ce qui n’est malheureusement pas complètement exclu : pourquoi Carmen donne-t-elle une pierre rouge en guise de fleur, alors que Don José chantera le célèbre air “La fleur que tu m’avais jetée”? On aurait pu imaginer une pierre en forme de fleur, une “fleur précieuse”, et le détail aurait été rectifié. On se demande à plusieurs reprises l’intérêt des choix faits, comme “pourquoi l’héroïne tue-t-elle un soldat ?”, ou encore “pourquoi le chant des femmes semble-t-il créer des maux de tête aux soldats?” en plus des questions déjà posées. Toutefois, l’idée de faire évoluer le personnage de Carmen en déesse n’est pas si excentrique si l’on considère que Carmen rappelle le charme et donc la magie.
La seule véritable déception dans le travail de mise en scène est le travail sur la mort de Carmen : seule avec Don José sur une passerelle suspendue, un soleil derrière eux et un espace rempli de fumée juste en-dessous. Comme beaucoup, nous nous attendions à ce que l’amant éconduit pousse l’héroïne qui serait tombée pour disparaître dans un trou caché sous la fumée. Malheureusement, l’attente est grande et le rendu fort décevant, donnant un air de “pétard mouillé” à cette fin puisqu’au moment de tuer Carmen, un noir se fait avant que la lumière ne revienne, laissant voir son ombre suspendue par les bras à la passerelle. Toutefois, après cette avant-première, le metteur en scène a décidé de transformer cette fin, songeant montrer Don José en train de frapper Carmen avec la pierre qu’elle lui avait précédemment donnée.
Si la mise en scène pose quelques questions, difficile de s’interroger sur les voix tant elles sont admirables, à commencer par Anaïk Morel dans le rôle-titre. Outre une prestance digne de la reine/déesse qu’elle incarne, la voix est sûre, les graves sombres n’ayant d’égal que la sensualité de la ligne de chant parfaitement assurée où projection et diction sont excellentes. On ne peut malheureusement pas en dire autant de Robert Watson dans le rôle de Don José. En effet, la prononciation plus qu’approximative dans les échanges parlés rendent ces derniers incompréhensibles, d’autant plus que les textes ne sont pas surtitrés. Côté chant, l’accent s’estompe et l’on apprécie d’avoir ici un ténor qui ne hurle pas son texte et prend garde à la justesse de son interprétation. Transformée en fantôme, Micaëla apparaît sous les traits (fortement redessinés) de Ruzan Mantashyan dont la voix s’élance dans les airs, agile et légère, tandis que c’est un Escamillo trois étoiles que nous offre Alexandre Duhamel, séduisant par cette voix profonde et cette assurance qui ne laissent aucune chance à Don José.
Parmi les seconds rôles, Valentine Lemercier est une belle Mercedes tandis que la pauvre Khatouna Gadelia semble complètement gagnée par le stress, laissant entendre un aigu malheureux et une voix manquant de rondeur. Gageons que le stress s’estompera dès ce soir. Ivan Thirion, Jean-Vincent Blot et François Piolino sont respectivement un Dancaïre, Zuniga et un Remendado tout à fait convaincants.
Enfin, Jean-Marie Zeitouni dirige magistralement Orchestre national Montpellier Occitanie dans un très bel équilibre et une écoute permanente de la scène, menant l’orchestre de pair avec les voix qui comprennent également les Chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie en très grande forme et surtout le Chœur Opéra Junior dont on ne peut dire que le plus grand bien!
Une belle expérience qui détonne, certes pas tout à fait parfaite non conventionnelle, mais dont la beauté onirique et les voix sublimes valent amplement la peine de se déplacer.
© Affiche du spectacle de l’Opéra de Montpellier et Marc Ginot (photos du spectacle)