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« Mondes Tsiganes » : une enquête sur la « fabrique des images » au Musée de l’Histoire de l’immigration

« Mondes Tsiganes » : une enquête sur la « fabrique des images » au Musée de l’Histoire de l’immigration

16 mars 2018 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 26 août, le Musée de l’histoire de l’immigration accueille une grande exposition sur la photographie des « gens du voyage » des années 1860 aux années 1980. Une somme d’images et de réflexion sur la manière dont on a représenté les gitans dans leur quotidien du souci policier de « ficher » au soin artistique de documenter des vies, avant de se terminer sur notre coup de tonnerre des Rencontres d’Arles de l’été 2017 : l’exposition des Gorgan de Mathieu Pernot (lire notre article). Magistral.

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Spécialiste de la question tsigane ainsi que de celle de la photo d’identification, Ilsen About, membre du Centre Georg-Simmel à l’EHESS, préside à la première grande partie historique de cette exposition jamais orientaliste et toujours réfléchissante sur la « fabrique des images » concernant les tsiganes du milieu du XXe siècle à nous jours. Commençant au milieu de la salle où se poursuit normalement l’exposition des collections permanentes pour habiter tout l’espace des expositions temporaires, cet itinéraire invite à entrer dans la vie des roms en France, en Europe, puis, par le biais d’une salle centrale qui fait l’effet d’un planisphère bien scénographié, dans le monde entier.

Après un panneau qui fait le point sur le vocable (« les Manouches, les Kalé et les Roms, ceux que les autres, les Gadjé, appellent les Romanichels, les Gitans et les Tsiganes »), l’on commence par un 19e siècle où une majeure partie de la photographie est issue de sources « documentaires » et scientifiques ou des fichiers de police. Le souci des autorités françaises de recenser, ficher et contrôler une population nomade a produit une somme considérable de documents.

On tombe donc assez sporadiquement sur quelques clichés d’André Kertsez, Jacques Henri Lartigue, Erwin Blumenfeld ou Eugene Atget, au milieu d’un travail anthropologique fait par Eugène Pittard, employé du Muséum d’histoire naturelle, de travail de typologie et classification scientifique ou sociales (ceux qu’on appelait « les Bohémiens » étaient montreurs d’ours, réparateurs de parapluies, chaudronniers… leurs métiers ainsi que les portes des villes où leur campements étaient situés sont parfaitement documentés).

Un documentaire de 1930 intitulé « les perpétuels errants » comme une série de photo sur leur quotidien ou leur rassemblement de Sainte-Marie de la mer montrent combien ils fascinent, avec des photos signées François Kollar, Roger Schall. Avant de se confronter à la section « Face à l’Etat » qui fait un peu froid dans le dos, avec des véritables panneaux panoptiques de photos d’identification tsiganes, qui après la loi du 16 juillet 1912 vise à encadrer ces populations réputées instables, puis viennent la Première Guerre mondiale et la fin de l’itinérance et la Seconde, avec les camps de 1940 à 46 où furent internés 6500 Tsiganes, où le peu de photos fait froid dans le dos.

Après le petit tour du monde dans la rotonde, la deuxième partie mène au travail de Matthieu Pernod avec des biographies et des trajectoires suivies sur le mode de la monographie. l’on voit avec et à travers des visages le passage des roulottes à un environnement plus moderne dans les années 1950 et la vie moderne entrer aussi dans le quotidien des gens du voyage. La figure de Matéo Maximoff, intellectuel et ami de Doisneau, Ronis, et Koudelka, le travail de Jacques Léonard sur la vie du quarter de Montjuic, à Barcelone, la traversée du siècle au contact photographique et narratifs des Roms de Jan Yoors de la Belgique à New York, sont autant d’oeuvres personnelles, émotionnelles et importante, où les clichés semblent disparaître pour faire face à un humain singulier. En final, l’accrochage des portraits, nom par nom, des Gorgan suivis depuis 1995 par Mathieu Pernot est peut-être encore plus impressionnant qu’à Arles. Une exposition à mille lieux de tous les clichés sur la La Bohème, à voir et revoir en prenant son temps.

Visuel : affiche de l’exposition

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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