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Les 48e Rencontres d’Arles font voyager

Les 48e Rencontres d’Arles font voyager

09 juillet 2017 | PAR Yaël Hirsch

Pour leur édition 2017, avec 40 expositions qui investissent la ville jusqu’au 24 septembre, les Rencontres d’Arles semblent s’étendre encore : alors que la Fondation Luma s’organise de manière de plus en plus ordonnée au Parc des Ateliers, le Nord-Est de la ville, à la droite du boulevard Combs, abrite de grandes expositions et des espaces d’échange et de convivialité. Retour sur les immanquables d’une édition qui propose plusieurs voyages dans le temps et dans le monde.
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La Colombie à l’honneur
A l’occasion de l’année de la Colombie en France, c’est cette destination que plusieurs espaces privilégient. Côté establishment, la Chapelle du Méjan propose de découvrir (ou de redécouvrir) 28 photographes et artistes colombiens qui comptent avec l’exposition-fleuve « La Vuelta » : l’art graphique d’Óscar Muñoz, les herbiers contemporains de Johanna Calle et de Alberto Baraya, mais aussi les jeux pop de Juan Pablo Echeverri et Santiago Forero au rez-de-chaussée qui tranchent avec un panorama plus violent (et volontiers cinématographique) à l’étage par des reporters comme Juan Manuel Echevarria ou Miguel Angel Rojas, qui incluent la violence des cartels et des Farcs. Le sous-sol de la librairie d’Actes Sud, voisine de la Chapelle du Méjan, donne à découvrir à travers des clichés plutôt naturalistes les indiens Kogis. Enfin, la version « vernaculaire » d’une Colombie métissée et marquée par son temps est à découvrir à l’Espace Croisière, juste là où un « Chiringuito » a été mis en place où l’on peut manger colombien et boire le pisco ou des cocktails locaux vaporisé par une eau rafraîchissante, dans une musique latina irrésistible.

De longs voyages intérieurs
D’autres destinations que l’Amérique latine sont proposées par les Rencontres et notamment un voyage historique précis dans l’Iran des derniers 70 ans avec la très riche exposition « Iran, année 38 » qui permet d’aller pratiquement de la fin de l’Empire Ottoman à la révolte des étudiants des années 2000 en passant par 1979 et la guerre contre l’Irak. Un mélange de photographies politiques et privées, qui ne se passe pas non plus des photos de tournage (notamment des films de Kiarostami) pour donner un beau panorama de situations complexes, à la chapelle Sainte-Anne. L’autre grand voyage proposé par les Rencontres est autant géographique qu’intérieur puisqu’il s’agit de la première grande rétrospective du photographe japonais Mashisa Fukase au Palais de l’Archevêché. Tombé dans le coma où il est demeuré 20 ans, cet œil aussi vif que tourmenté propose des visuels un peu touche à tout, où le pop occidental côtoie un théâtre de la cruauté tout japonais. La mélancolique série des corbeaux est un chant du cygne qu’on entend encore, comme si le photographe continuait à nous parler par-delà la trentaine d’années écoulées depuis ses dernières photos. L’exposition joue d’ailleurs la carte de l’interactivité en enjoignant les visiteurs à créer et réagir via les réseaux sociaux. A l’Atelier de la Mécanique, les photos et installations de Guy Martin permettent de s’interroger sur l’Etat turc hier et aujourd’hui dans une exposition «The parallel state» qui mêle photoreportage et thriller politique. Empereur à l’Eglise des Frères Prêcheurs, l’américain Michael Wolf nous fait voyager en Chine («The real toy story» montre la réalité de l’exploitation humaine pour produire des poupées en plastique), à Hong-Kong (où il nous fait littéralement sentir serrés à travers une reproduction d’appartement de 10 m² où il expose des portraits de gens habitant dans un tel espace) , Paris (les toits) ou Chicago (un projet de transparence qui fait penser à du Perec), dans une série de portraits réflexifs et poignants qui forment l’une des plus belles rétrospectives de ces rencontres. Enfin deux photoreporters passionnés, respectueux et d’aujourd’hui nous enjoignent à voyager à l’intérieur de notre conscience : d’abord Samuel Gratacap et son immense installation de la Commanderie Sainte-Lucie, avec des portraits tirés de son travail de terrain sur les réfugiés dans les camps libyens où il est allé plusieurs fois. A l’étage, films et récits bilingues (anglais-français) viennent donner chair, consistance et portée au présent avec des photos aussi fortes que pudiques. Une œuvre importante qu’on voit évoluer et prendre encore plus d’intensité au fil des années et des expositions (voir nos articles pour le BAL et le Mudam). Grande figure de ces 48e Rencontres, également exposé au même moment à l’Hôtel des Arts de Toulon, Mathieu Pernot propose avec Les Gorgan un travail documentaire aussi puissant que fascinant sur une famille de roms qu’il suit depuis 1995. Articulé autour de chaque personnage (le père, la mère, les enfants et bientôt leurs conjoints), cette enquête à la fois humble et sublime suit les aléas de la vie de gens du voyage et nous permet d’entrer dans leur quotidien, en même temps que dans les grandes lignes directrices de leur vie. Un catalogue livrant les reliefs de ce travail de titan est disponible chez Xavier Barral.

Rétrospectives, voyages et relectures
On en apprend beaucoup sur l’histoire de la photographie et même l’Histoire de l’Art à Arles, cette année, avec en figure de proue de ce travail de mémoire un premier volet d’une grande rétrospective Annie Leibovitz qui va des années 1970 au début des années 1980. Fleuve mais fonctionnant librement, sans texte, avec des clichés directement affichés sur les murs blancs et imposants d’un grand espace dédié à la Grande Halle, cette exposition permet de voir la photographe aller d’une photographie naturaliste plutôt en noir et blanc à son art raffiné et millimétré du portrait en couleur. Sur le chemin, on ne croise presque que des célébrités avec notamment des tournées mythiques des Stones. Un must pour quiconque s’intéresse à l’Amérique des années 1970 et un moodbook toujours et encore inspirant où l’on se plait à croiser, entre autres, Jagger, Lennon, Cohen, Warhol et Baez…. Non loin de là à l’Atelier des Forges, deux expositions éclairent le 20e siècle avec acuité : Jean Dubuffet et la photographie montre à la fois le grand artiste sur la pellicule et aussi, selon une scénographie joliment travaillée, comment le chantre de l’art brut a utilisé la caméra obscure comme outil pour créer. Enfin, juste à côté (ou plutôt en dessous), véritable coup de frais dans la perception de l’Histoire du 20e siècle, l’exposition « Le spectre du surréalisme », réalisée en partenariat avec le 40e anniversaire du Centre Pompidou, permet d’interroger les origines et l’actualité du mouvement depuis le point de vue de la photo. Le résultat comporte autant de femmes que d’hommes photographes et montre que le surréalisme n’est pas mort. A côté des Man Ray et des Dora Maar, on découvre ou redécouvre des artistes cruciaux comme Patrick Tosani, Jean Painlevé, Eva Kotakova, Aneta Grzeszykowska, Danayita Singh, Evelyne Coutas, Jacques-André Boiffard, Germaine Dulac et Alix Cléo Roubaud. Un panorama international et puissant qui renouvelle toute une vision de l’art aux 20e et 21e siècles.

Memento Mori
Enfin, l’un des effets forts de cette édition 2017 est de nous rappeler que nous allons tous mourir… Que ce soit en parcourant comme des enfants la drolatique maison hantée de Roger Ballen à l’Espace Croisière, en suivant le travail d’enquête de Christophe Rihet (exosé juste à côté) sur les routes où les célébrités se sont crashées en voiture ou celui de Niels Ackermann et Sébastien Gobert sur la décadence des statues de Lénine en ex-URSS, à chaque fois l’on est rappelé à l’ici et maintenant qui est amené à s’arrêter aussi brutalement que le déclenchement d’un flash, même pour les plus géniaux d’entre nous. Et la grande rétrospective du Musée Réattu « Rencontre à Réattu » a aussi choisi un angle macabre, avec des œuvres-mémoire de Amboise Tezenas, eros réflexifs de Paul Bogaers ou vanités signées Katerina Jebb qu’on avait déjà vues en 2014 à la Chapelle de la Charité sur l’Arlésienne.

Les rencontres en Live
Tout l’été, les Rencontres de la photographie ce n’est pas seulement de l’image instantanée mais aussi de la discussion, aussi bien autour de l’espace du Mistral ou a lieu la librairie à ciel ouvert, Cosmos Art Books, que dans le cadre des « Nuits » au Théâtre antique, des stages de photographie, des conversations et performances qui ont lieu au Théâtre d’Arles et aussi du LA Dance Project de la Fondation Luma qui propose un spectacle de danse dirigé par Benjamin Millepied dans un programme Naharin, Graham et lui-même, mais aussi en septembre. Une plateforme dédiée à la Réalité Virtuelle a été mise en place au couvent Saint-Césaire. Enfin côté éducation, des stages de photo ont lieu à la Maison des Arènes et des rencontres professionnelles d’éducation à l’image ont lieu du 22 au 24 septembre à la salle de fêtes de la ville.

Visuels : YH

Infos pratiques

Joachim Latarjet et Nikolaus, Julien Mabiala Bissila et Adèll Nodé-Langlois aux Sujets à Vif
La playlist de la semaine 209
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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