Opéra

A Bastille, « La Bohème » façon space opera injustement huée

A Bastille, « La Bohème » façon space opera injustement huée

06 décembre 2017 | PAR Alexis Duval

En mettant en orbite le chef-d’oeuvre de Puccini par une transposition futuriste audacieuse et plutôt réussie, Claus Guth a récolté des tombereaux de critiques. Quelle tristesse pour les interprètes !

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« Dans l’espace, personne ne vous entend crier », disait l’affiche d’Alien, bijou SF de Ridley Scott, à sa sortie en 1979. En revanche, à l’opéra, tout le monde vous entend huer. Vendredi 1er décembre, à Bastille, à plusieurs reprises pendant la représentation de La Bohème, des tombereaux de « Bouh ! », de « Rendez-nous Puccini ! » et autres « Fermez les yeux et écoutez la musique ! » s’est abattu sur la mise en scène de l’Allemand Claus Guth, dont c’était la première.

C’est dans un esprit désespérément conservateur et irrespectueux que le public de l’Opéra de Paris a accueilli la scénographie et les décors futuristes signés Etienne Pluss. Quand on sait qu’une telle production mobilise des centaines de personnes, chanteurs, instrumentistes et techniciens, on a du mal à ne pas avoir honte de ceux qui, parmi les spectateurs, fustigent le dispositif avant même d’en voir l’intérêt et qui nuisent au plaisir des autres. Claus Guth exprime pleinement son goût de la provocation quand il fait de La Bohème un space opera et effectue une proposition radicale de transposition d’une oeuvre jouée pour la première fois en 1896. Et c’est tant mieux !

Pièce phare du répertoire italien en quatre tableaux, La Bohème de Giacomo Puccini est adaptée d’un roman du Français Henry Murger. Topos littéraire, l’histoire d’amour tragique entre Mimi et Rodolfo est aussi sublime qu’universelle et se prête aisément à une transposition. Alors, pourquoi pas le XXIIe siècle ? Les étudiants désargentés du livret sont ici des astronautes livrés à eux-mêmes dans l’espace. Le travail d’adaptation fonctionne plutôt bien pour la première partie en deux tableaux. Lieu clos, le vaisseau spatial façon Nostromo dans Alien peut parfaitement se substituer à la chambre sous les toits du premier tableau de la version originale.

Pour la deuxième partie, la Barrière d’Enfer, actuelle place Denfert-Rochereau, devient la Lune. Ce qui oblige à quelques contorsions et incohérences – dans ce cadre spatial, on a quand même du mal à se figurer la taverne évoquée dans le troisième tableau. Tout cela aurait pu être évité si Guth n’avait pas pris la peine de précéder les deux parties de l’opéra de séquences explicatives à la manière d’un journal de bord d’un astronaute. « Jour 126 – 40°’45’53 »N 74 – Expédition en péril – perdu le cap – réacteurs en panne – ressources vitales quasiment épuisées – nous travaillons sans répit – le temps est compté. » Paradoxalement, à l’Opéra de Paris, trop de pédagogie tue la pédagogie.

Attirer un autre type de spectateurs

Tout cela ne manque pas d’audace ! Que serait l’art lyrique sans adaptation, réinterprétation ou réécriture, si ce n’est une tradition tristement réduite à un folklore pour poseurs fortunés ? Peut-être plus que n’importe quelle discipline artistique, l’opéra a besoin d’être mis à la portée d’un public plus large, plus éclectique. Cette tentative de Claus Guth, même si elle tend la joue à la critique, ne doit pas être conspuée en bloc. En se servant des codes de la science-fiction, le metteur en scène essaie d’attirer un autre type de spectateurs, plus jeunes, plus néophytes, dans un lieu considéré par beaucoup – et souvent à raison – élitiste.

Quel dommage, donc, que les huées destinées à la mise en scène fassent de l’ensemble des participants à cette Bohème des victimes collatérales. A l’orchestre, le jeune chef vénézuélien Gustavo Dudamel était absolument parfait pour ses débuts à l’Opéra Bastille. Le directeur musical et artistique du Los Angeles Philharmonic a permis à ses instrumentistes de trouver une place harmonieuse aux côtés des chanteurs en étant ni trop présents, ni trop effacés.

Et quels chanteurs ! La soprano bulgare Sonya Yoncheva, dans sa robe rouge passion, est une Mimi d’une immense délicatesse. Ce n’est pas sa première interprétation du personnage-phare – elle avait tenu le rôle au Metropolitan Opera de New York et à la Scala de Milan. La douceur fragile de son « Si, mi chiamamo Mimi », aria parmi les plus spectaculaires et bouleversantes de l’histoire lyrique, restera longtemps en mémoire.

Que dire de la Russe Aida Garifullina, si ce n’est qu’elle est absolument Musetta ? On l’avait vue briller dans le rôle-titre de La Fille de neige de Nikolai Rimski-Korsakov au mois d’avril à Bastille.  Le côté frondeur du personnage lui sied à ravir. La soprano a été impeccable dès son apparition et a particulièrement brillé sur l’air de « Quando m’en vo ». Même si les applaudissements ont couvert les quolibets lorsque les instrumentistes et les cantateurs ont salué le public, le sentiment d’avoir assisté à une vaine bataille d’arrière-garde façon anciens contre modernes demeure.

Photos : Bernd Uhlig / OnP

La Bohème, jusqu’au 31 décembre, à l’Opéra Bastille. Renseignements sur le site de l’Opéra de Paris.

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Alexis Duval

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