Opéra

Une Carmen « décarmenisée » à Aix-en-Provence

Une Carmen « décarmenisée » à Aix-en-Provence

10 juillet 2017 | PAR Elodie Martinez

La nouvelle production de Carmen du festival d’Aix-en-Provence se démarque quelque peu des autres productions de cette édition par la polémique qu’elle suscite. En effet, difficile de passer à côté des réactions fortes et extrêmes que fait naître la mise en scène de Dmitri Tcherniakov qui, il faut bien l’avouer, prend beaucoup de libertés quant au livret originel afin d’en offrir une lecture inédite. L’une des questions que suscitent ce travail est alors : l’inédit permet-il d’autant transformer une oeuvre?

En effet, de son propre aveu, Dmitri Tcherniakov s’était déjà vu proposer de travailler sur Carmen a diverses reprises et avait jusqu’alors toujours refusé, « faute de pouvoir ressentir la vraisemblance de cette histoire ». Il faut croire que le grand froid de Russie a du mal à concevoir la passion brûlante d’Espagne, puisque, selon lui, « nous sommes tous bien trop désillusionnés » pour nous laisser croire à ces « archétypes figés », ces « poncifs assez mièvres » et ces « curiosités touristiques ». Carmen est pour lui un « mythe qui a […] perdu de son naturel ». Dès les premières minutes, on a bel et bien l’impression que le metteur en scène n’aime tout simplement pas l’oeuvre et que pour pallier cela, ce n’est finalement pas Carmen qu’il met en scène. De son propre aveu, « les personnages de notre spectacle ne sont pas exactement les héros de l’opéra Carmen« . Ils ne le sont même pas du tout. En effet, ici, les héros sont un couple, et plus particulièrement le mari qui accepte de participer à une expérience dans ce qui semble être une clinique, ainsi que le directeur de cette clinique, celle qui semble être une actrice jouant Carmen et l’ensemble des autres protagonistes qui sont d’autres professionnels ou bien d’autres patients, nous l’ignorons. Nous ignorons également pourquoi cette expérience a lieu, qui est « Carmen » puisqu’elle assure à un moment « ne pas être avec eux » et nous ignorons surtout à quoi rime l’intervention des forces de l’ordre qui est un grand frein et un long moment de temps vide dans la mise en scène. Certes, il s’agit apparemment d’une « étape » dans l’expérience, mais laquelle? Beaucoup de mystères se crée dans la soirée, et le final n’apporte pas vraiment de réponse, seulement une conséquence : la folie de l’époux qui finit par se prendre réellement pour Don José et est persuadé d’avoir tué Carmen.

Ainsi, si vous souhaitiez voir Carmen de Bizet, vous ferez certainement parti de ceux détestant la production. Si vous venez voir un opéra « inspiré » de Carmen de Bizet (Tcherniakov ayant réécrit l’intégralité des parties parlées et couper certains passages afin de créer sa propre histoire), peut-être ferez-vous parti de ceux qui s’extasient au terme de la soirée. Vous pourrez également sortir de la salle sans savoir si vous aimez ou détestez ce que vous venez de voir! Impossible donc de parler de Carmen, Don José, Micaëla ou des autres puisqu’ils n’y sont tout simplement pas! Nous avons « une femme qui interprète Carmen », « l’épouse qui finit par jouer Micaëla », « l’époux », etc… ce dernier étant le véritable héro de cet opéra. Doit-on y voir un soubresaut patriarcale, comme si l’héroïne du plus célèbre des opéras ne pouvait être qu’un héro?

Vouloir toucher à un mythe est plus qu’osé et, si cela est mal fait, cela peut être pris comme une agression ainsi que certains le ressentent ici. Pourtant, tourner à la dérision Carmen pourrait fonctionner : il est amusant de voir celle jouant Carmen arriver en courant, en retard, pour interpréter la Habanera. Seulement voilà : ce n’est pas ou plus Carmen. Vouloir faire rire des personnages fonctionnerait peut-être mieux si l’on ne nous vendait pas le spectacle comme Carmen, mais comme une parodie.

Cela étant dit, Bizet triomphe, malgré les multiples coupures et interventions narrées qui viennent interrompre les éventuels spectateurs qui auraient l’outrecuidance de parvenir à commencer à se faire porter par la musique. La partition est ici magnifiée par Pablo Heras-Casado à la tête de l’Orchestre de Paris en formation restreinte. Le résultat est saisissant, les nuances surprenantes pour une oeuvre tant entendue et l’on a l’impression de découvrir cette musique que l’on connaît pourtant par coeur. La subtilité et la justesse se joignent à l’harmonie tandis que les solistes excellent tout bonnement. Le Choeur Aedes se montre à la hauteur de la fosse, dans une diction et une osmose exceptionnelles.

Côté voix, Elsa Dreisig, l’épouse chantant la partition de Micaëla, ne convainc pas pleinement, manquant quelque peu de modération et de nuance dans « Je dis que rien ne m’épouvante », projetant bien sa voix qui paraît toutefois étrangement gutturale ce soir-là. Michael Todd Simpson, « pseudo Escamillo » de cette mascarade, prend de l’assurance au fil de la soirée, mais son premier air, celui du fameux Toréador, manque pour sa part d’audibilité. Très belle révélation de la soirée, la Mercédès de Virginie Verrez, simplement formidable, de même que le Zuniga de Christian Helmer, profond dans une ligne de chant assurée. Enfin, Guillaume Andrieux et Mathias Vidal offrent un duo Dancaïre et Remendado qui fonctionne scéniquement, mais dont il est difficile de juger pleinement le rendu vocal dans un laps de temps si court.

Vient ensuite le héro de l’histoire, l’époux interprété par Michael Fabiano, magistral dans son interprétation même si un peu plus de retenu serait parfois appréciable. La voix est belle, puissante (parfois trop), et même si l’on sent que la contrainte de devoir rester sur scène durant la quasi totalité de la soirée entraîne des moments de vides dans son jeu (vides que le metteur en scène aurait dû combler), notamment durant les passages plus ou moins longs durant lesquels il attend et doit probablement lire tous les magasines posés sur les différentes tables. Le basculement de son personnage dans la folie est savamment interprétée, et la scène finale, lorsqu’il est convaincu d’avoir tuer Carmen et ne parvient pas à sortir de son rôle est un des rares (voire le seul) moments d’émotion de la soirée. Enfin, Stéphanie d’Oustrac s’investit entièrement dans ce rôle inconfortable de Carmen qui n’est pas Carmen, passant du parler au chanter avec naturel, ne tombant pas dans le piège d’une projection trop forte, donnant vie au personnage de Carmen par à-coups, passant du rôle de passionnée maîtresse de son destin à celui de la femme mystérieuse captive de l’expérience qu’elle ne souhaite pas mener jusqu’au bout. On plaint cependant l’ensemble des interprètes, condamnés à devoir entrer et sortir des personnages toute la soirée, changeant de masque sans vraiment avoir à le faire dans des rôles peu définis et une direction d’acteur que l’on perçoit assez faible, presque inexistante.

Une production qui divise donc, une proposition osée qualifiée de « relecture » de Carmen mais que nous préférons qualifier de « réécriture ». A croire que les metteurs en scène se pensent aujourd’hui plus qualifiés pour écrire des opéras que leur compositeurs et librettistes originels… Malgré Tcherniakov et son entêtement à ne pas faire Carmen dans cette Carmen,  les différents interprètes parviennent à sauver, à l’aide de la fosse, l’oeuvre de Bizet et à faire passer une soirée qui est un régal pour les oreilles. Que l’on cesse cependant de nous vendre cette production comme la Carmen de Bizet : il s’agit là de la Carmen de Tcherniakov sur la composition de Bizet. Une histoire intéressante, certes, mais qui n’est pas celle de l’héroïne connue de l’opéra français le plus joué au monde.

A noter : la production est actuellement visible sur le site d’Arte suite à sa diffusion le 6 juillet dernier.

© Patrick Berger

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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