Opéra
Goryachova et Grigolo électrisent Carmen à l’Opéra de Vienne

Goryachova et Grigolo électrisent Carmen à l’Opéra de Vienne

03 avril 2022 | PAR Paul Fourier

La reprise de la mise en scène de Calixto Bieito voyait s’affronter Anna Goryachova et Vittorio Grigolo qui faisait là sa prise de rôle de Don José. S’il reste au ténor à approfondir le personnage, la mezzo russe a incarné une Carmen de feu et le duo a délivré une scène finale dantesque.

Lorsque le rideau s’ouvre sur la scène de l’Opéra de Vienne, ceux qui, comme nous, ont vu tant de fois cette production – désormais iconique – de Calixto Bieito à l’Opéra de Paris retrouvent immédiatement leurs repères. On réalise aussi que l’espace de scène plus réduit va nécessairement contrarier l’ampleur de certaines scènes sans que cela n’amoindrisse, pour autant, la force intrinsèque de l’ensemble. Une fois de plus, on est fasciné par le travail du metteur en scène catalan tant les scènes, tout en respectant scrupuleusement l’esprit de la Carmen de Bizet, atteignent cette puissance si juste qui nous touche en pleine poitrine. De toute la soirée, de la bacchanale déchainée de la troupe des bohémiens sur leur voiture à cette répétition de corrida effectuée par un torero nu, ni la mort, ni le sexe ne déserteront la scène. La violence frappe les hommes comme les femmes, tels le jeune soldat condamné à courir jusqu’à l’épuisement et Micaela agressée à son arrivée. Lorsque le brigadier se fait attraper, il subit un passage à tabac en règle, et lorsque José se jette sur Carmen, ce n’est pas pour enfiler des perles avec la bohémienne qui a préalablement ôté sa culotte. Cette Carmen, conçue en 1999, n’est ni folklorique, ni accessible aux enfants, mais c’est bien celle qui fit scandale en 1875, à la création de l’opéra, trente ans après la nouvelle de Mérimée, et plaça d’emblée l’héroïne au panthéon des femmes fatales et indépendantes.
Les scènes sont fortes et pertinentes, mais ce qui frappe aussi, c’est la cohérence de l’ensemble qui, inexorablement, nous conduit à l’acmé final. Après qu’un immense taureau a failli nous écraser de son ombre, se déroule devant nous, dans un espace tracé à la craie, une véritable corrida dans laquelle on hésite à distinguer entre elle et lui, le taureau et le torero, tant la tension entre ces deux-là est incroyable… si tant est que les interprètes soient à la hauteur ce qui fut, indéniablement, le cas ce soir.

L’orchestre, pas toujours subtil, adhère de toutes ses forces à la puissance de la mise en scène

La mise en scène, en elle-même, est si gorgée d’énergie, qu’elle nécessite un écho musical tendu en permanence, et l’on doit dire que, si l’orchestre conduit par Alejo Pérez « ne fait pas toujours dans la dentelle », la direction est parfaitement en phase avec ce qui nous est présenté dramatiquement. Il restera juste à regretter – comme souvent avec la phalange viennoise – une propension à trop appuyer par un excès abusif de percussions. De même, la densité de certains pupitres, en particulier les cordes, a tendance à éluder cette légèreté, cet « esprit opéra-comique » pourtant bien présents dans certaines scènes (notamment à l’acte II) et leurs respirations qui permettent, par moments, de s’extraire de l’atmosphère mortifère de l’ensemble. Ces réserves émises n’éluderont pas le fait que la puissance de l’orchestre, lorsqu’il sera combiné à deux artistes déchainés, sera une pièce maîtresse, dans un final absolument dantesque.

Nous rappelions que cette production est devenue un pilier de répertoire de l’Opéra de Paris, ce qui peut nous avoir donné de mauvaises habitudes. À Vienne, il faut le dire, la langue française souffre parfois un peu. À dire vrai, parmi les solistes, seul Vittorio Grigolo – dont on se remémore le fabuleux Roméo à la Scala de Milan – est, en l’occurrence, irréprochable de bout en bout. Carmen et Micaela s’en tirent globalement avec les honneurs, mais l’Escamillo d’Alexander Vinogradov n’est pas toujours à son aise notamment parce que la voix, trop grave pour le rôle, le contraint parfois à sacrifier cette dimension du chant.
À cet égard, le chœur n’est pas non plus exemplaire. En revanche, bien aidé par la scénographie pleine d’énergie de Bieito, il réussit extraordinairement le passage des festivités qui accueillent les acteurs de la corrida à l’acte IV.
Globalement, les seconds rôles – ici forcément moins à l’aise qu’à l’Opéra de Paris, qui puise en général dans son vivier d’artistes français – tiennent leur rang sans, pour autant, se distinguer outre mesure. Les Frasquita et Mercédès d’Ileana Tonca et d’Isabel Signoret ont les voix idoines pour les rôles, mais ne parviennent qu’imparfaitement à capter la lumière tant elles sont éclipsées par la Carmen magnétique d’Anna Goryachova. De son côté, Martin Häßler campe un brigadier qui, de sa voix puissante, ne laisse pas passer l’occasion d’incarner la violence machiste de la première scène. Paradoxalement, Peter Kellner en Zuniga est plus effacé alors qu’il est censé tenir tête à Carmen et José.
En Micaela, Olga Kulchynska, quant à elle, ne manque, pas d’atouts vocaux pour le rôle. La voix est charpentée et son vibrato fruité convient bien à la jeune fille. Cependant, en termes d’interprétation scénique, elle peine à insuffler, à ses quelques moments, une incarnation suffisamment prégnante à Micaela et, soucieuse de faire du beau son, elle reste parfois un peu en dehors du personnage.
Enfin, on l’a dit, Alexander Vinogradov n’est qu’imparfaitement à sa place dans le rôle d’Escamillo. Non que l’artiste ait perdu de son élégance naturelle et son timbre de sa belle profondeur et de sa puissance, mais, surtout dans son dernier air, celui-ci s’accorde difficilement à l’élasticité et à la forfanterie du personnage.

Une Carmen avant tout menée de main de maître par les deux interprètes principaux

Dès son entrée en scène, Anna Goryachova brûle les planches. Cela surprend d’abord, car son physique frêle ne l’empêche pas de dégager une puissance intrinsèque, une sauvagerie provocante, et elle s’impose immédiatement pour tenir tête à tous ses assaillants amoureux. Mais ce qui frappe d’emblée, c’est la profondeur de cette voix capiteuse, bien installée dans un registre grave, qui donne tout son mordant à cette Carmen sans que cela ne fasse, pour autant, obstacle à l’émission d’aigus puissants. Comme souvent, ce n’est pas dans la Habanera, cet air si célèbre, mais aussi si rabâché, que la mezzo tire le mieux son épingle du jeu. En revanche, la séguedille donne le ton de la femme inflexible dans ses choix comme dans ses amours, et « Les tringles des sistres » bénéficiant d’une magnifique accélération progressive de l’orchestre est littéralement flamboyant. L’air des cartes, où elle va puiser la mort qu’elle annonce avec des graves funèbres, est proprement glaçant et, à ce moment, nous laisse pétrifiés. Alors que l’orchestre se fait lourd, l’on a l’impression de voir, comme jamais, surgir, ici même, devant nous, le visage de la sinistre faucheuse qui l’emportera in fine.
Ainsi, l’on reste médusé comme, lorsqu’elle est présente en scène, elle capte l’attention et la lumière jusqu’à en éclipser – involontairement et dans un premier temps – ses partenaires y compris… le pourtant habituellement omniprésent Vittorio Grigolo.

Il faut préciser que cette soirée représente, pour lui, une prise d’un rôle iconique, s’il en est, pour les ténors. Et l’on peut remarquer qu’il donne l’impression, dans la première partie, de chercher encore son personnage. Trop gauche dans les premières scènes, il sert de faire-valoir à sa partenaire. Dans la confrontation du deuxième acte, il semble parfois-même hypnotisé par les castagnettes de Carmen, mais la justesse de cet homme désemparé, dans « C’est mal à toi, Carmen, de te moquer de moi ; je souffre de partir … car jamais, jamais femme, jamais femme avant toi aussi profondément n’avait troublé mon âme. » et surtout, ses premiers accents de révolte (« Tu m’entendras, Carmen, tu m’entendras ! ») montrent que le feu couve sous la braise. Cela étant, semblant hésiter encore sur la nature de cette scène et sur ce curieux air qui vient avec « La fleur que tu m’avais jetée… », contrairement à ses autres collègues, il renonce à le charger d’effets, le rendant presque banal, ce qui – avouons-le – ne peut que surprendre… Quoi ? Vittorio Grigolo, celui à qui l’on reproche parfois certains excès aurait pris le parti là de s’effacer devant la musique de Bizet… ? Et c’est donc naturellement Goryachova qui reprendra la main dans l’affrontement avec un « Eh bien, pars ! » littéralement explosif montrant qu’elle a encore toutes les cartes en main.

C’est donc assez dubitatif sur le ténor que nous laissons derrière nous cette première partie de spectacle. C’est cependant sans compter sur le retournement de situation que les deux protagonistes principaux vont nous concocter à l’acte III puis dans un acte IV incendiaire. Le véritable tournant du rapport de force entre Carmen et Don José va se situer après que José ait appris de la bouche d’Escamillo qu’elle lui tourne le dos pour partir vers un autre. À ce moment-là, Vittorio Grigolo incarne, comme il a rarement été vu sur une scène, la démence dans une invraisemblable scène « Tu me dis de la suivre ? (…) Pour que toi tu puisses courir après ton nouvel amant. Non, vraiment, dût-il m’en coûter la vie, non, je ne partirai pas, et la chaîne qui nous lie nous liera jusqu’au trépas … ».
Et lorsqu’il reparaît à la toute fin, l’on réalise que s’il reste au ténor à retravailler le début de l’opéra, cette partie, en revanche, est tellement aboutie qu’elle va nous laisser littéralement pantois. La rage qui l’animait à l’acte III se mue, au début, en une imploration pathétique qui nous fait inconfortablement adhérer à la douleur de l’homme éperdument amoureux. Puis un « Tu ne n’aimes donc plus ! » murmuré, suivi d’un autre lancé lui, avec force, nous fait presque voir la métamorphose d’un tueur dont les yeux gorgés de sang annonceraient qu’il a définitivement perdu toute raison. La fin – où cette fois la Carmen de Goryachova semble balayée par la folie de ce Don José – ne sera ensuite que la démonstration, époustouflante, d’un artiste capable de se transfigurer en bête sous nos yeux ébahis. Après cela, il n’y aura rien de surprenant au fait que nous ayons l’impression d’être aussi épuisés qu’eux, et que Grigolo exsangue, se fasse presque consoler, aux saluts, par Goryachova.
L’enthousiasme du public ne sera alors pas l’expression d’avoir vu un beau spectacle avec l’opéra le plus célèbre et le plus joué au monde. Il sera l’expression d’un moment artistique qui nous a troublés tant la violence ressentie nous a étrangement rappelé la puissance de l’œuvre et celle de l’art avec un grand A…

Visuel : © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

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Paul Fourier

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