Opéra
Mese Marino et Suor Angelica à l’Opéra de Liège : un diptyque fort marqué par le péché et la culpabilité de la femme.

Mese Marino et Suor Angelica à l’Opéra de Liège : un diptyque fort marqué par le péché et la culpabilité de la femme.

07 février 2022 | PAR Paul Fourier

L’Institution a eu la bonne idée de lier deux courtes pièces d’opéra, composées à la même époque, qui, dans un contexte religieux totalitaire et culpabilisant, mettent en scène l’histoire de deux femmes coupables d’avoir engendré hors du mariage. La mise en scène est extrêmement classique mais l’émotion est bien là, portée la forte interprétation de Serena Farnocchia.

Mese Mariano est un opéra d’Umberto Giordano (1910) « condamné », dirons-nous, à être donné en duo avec une autre œuvre compte tenu de sa durée réduite (35 minutes). Il conte l’histoire de Carmela, une femme qui eut un enfant antérieurement à son mariage et qui, sous la pression de son mari, dut l’abandonner. Elle vient un jour, à l’improviste, essayer de lui rendre visite à l’orphelinat… le jour même où l’enfant vient de mourir. Les religieuses présentes prennent, pour l’éconduire, le parti de lui fournir l’excuse que l’on ne peut pas déranger la messe, plutôt que de lui révéler la terrible nouvelle. Elle repart donc en pleurs, sans savoir qu’une raison bien pire contribue en fait à son malheur. Très typique du vérisme, le livret se termine sur une note désespérée qu’aucun évènement postérieur ne pourra venir améliorer. Le livret met donc en scène le calvaire d’une femme, d’une mère en l’occurrence, dont la vie a été non seulement dévastée par les conventions morales et religieuses, mais également frappée d’infamie. En seconde partie, la question de la culpabilité de la femme impure, culpabilité aussi proche de la damnation que de la rédemption, est poussée à l’extrême.

Dans Suor Angelica de Giacomo Puccini, l’enfant « né du pêché » a été arraché à sa mère à sa naissance puis est mort sans que sa mère en ait été informée. C’est, en fait, la Princesse, venue la déposséder de son héritage au profit de sa sœur vertueuse, qui lui apprend la nouvelle. Angelica décide alors de se suicider, tout en réalisant que se donner la mort la voue inexorablement à la damnation devant l’Eternel. Sur une « pirouette » du livret, la fin inexorablement appelée à être tragique, verra, cependant, la Vierge Marie, prise de pitié, apparaître accompagnée de l’enfant.

Pour ce type de mélodrame, daté et chargé à l’extrême, il semble, de nos jours, n’exister que deux solutions pour la mise en scène : soit un parti pris au premier degré, totalement en phase avec ce que durent être les représentations lors de la création des œuvres, soit une distanciation totale avec analyse psychologique et mise en perspective historique.
C’est la première option qui a été choisie ici ; la metteuse en scène Lara Sansone fait évoluer ses personnages dans un décor de carton-pâte clos où les croix, église et cloître (décors de Francesca Mercurio) s’accordent avec les tuniques et cornettes des nonnes (costumes de Teresa Acone). Dans une fidélité aux intentions des livrets, Mese Mariano se déroule à Naples et Suor Angelica, dans l’intérieur d’un couvent. Hormis pour quelques seconds rôles, seul le costume – simple – de la pécheresse en première partie, et celui – imposant – de la Princesse viennent casser la symbolique d’omniprésence du fait religieux. Au final, cette imagerie, pesante, nourrit l’effet de stupéfaction face à ces histoires excessives.
Cela étant, la structure des opéras concentrant les moments d’émotion lors des monologues et duos, la sobriété devient alors de mise sur le plateau et permet ainsi aux interprètes de les porter au mieux.

Il est rare qu’une œuvre repose essentiellement sur les épaules d’un ou de deux interprètes. Dans le premier opus, c’est Carmela qui assure la grande partie de la partition soliste, alors que, dans le second, la tâche est partagée entre Angelica et la Princesse.

Le reste du casting est essentiellement féminin (seul Patrick Delcourt assure dignement le rôle du Recteur) et les seconds-rôles (Sarah Laulan, Aurore Bureau, Julie Bailly, Chantal Glaude et Louise Kuyvenhoven qui remplaçaient Morgane Heyse, souffrante, Natacha Kowalski…) sont irréprochables de même que le Choeur et la Maîtrise de l’Opéra Royal de Wallonie

Physiquement, Violetta Urmana traduit sans problèmes l’attitude hautaine, le caractère intraitable et plein de mépris de la Princesse. Si elle ne possède pas la voix d’alto requise (l’unique grand rôle de Puccini est écrit pour cette tessiture) ce qui la contraint à poitriner excessivement les graves, son incarnation reste de haute volée et l’affrontement avec Angelica est un moment extrêmement puissant. L’on doit dire que Serena Farnocchia lui donne alors une réplique magistrale tantôt frappée de douleur, tantôt teintée de rage.

Car la soprano semble trouver dans ce répertoire vériste deux rôles idéaux pour sa voix.
Certes, l’aigu plafonne vite et la voix devient très tendue dans les hauteurs de la partition de Suor Angelica. En revanche, le medium, extrêmement riche et charnu, est alors le véhicule idéal pour transmettre la souffrance profonde des deux mères, souffrance du passé douloureux pour le long récit de Carmela, souffrance du deuil immédiat de l’enfant disparu, dans l’opéra de Puccini.
Ce faisant, elle réussit le tour de force de transcender les deux œuvres par son interprétation sobre, jamais surlignée, et parvient à dépasser l’exagération des circonstances mélodramatiques pour traduire alors une forme de souffrance universelle des femmes face à leur destin. 

Dans la fosse, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra Royal, Oksana Lyniv, récemment nommée directrice artistique du Teatro Comunale di Bologna et qui avait déjà illuminé le concert Tchaikovsky à l’Opéra de Paris en juin 2021 fait briller ces partitions même si l’on doit avouer que celle de Puccini l’emporte amplement sur celle de Giordano. N’exagérant jamais la pâte vériste, épousant la sobriété des interprètes, la cheffe sait traduire la légèreté de certains passages autant que la force pesante des moment dramatiques, tout en ne cédant jamais sur la noblesse du propos.

Alors que pour des raisons liées à la Covid, la cheffe est enfermée dans une « cage » de plexiglas, le dispositif renvoie son reflet nous permettant ainsi, chose rare, de suivre sa gestuelle. Et ce ne sera pas le moindre des plaisirs éprouvés lors d’une après-midi pluvieuse où il nous était donné à découvrir deux œuvres faites pour se marier dans le drame.

Visuels : © J Berger / ORW-Lie?ge

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