Opéra
Maria José Siri : « Je suis toujours aussi folle à l’idée de chanter de l’opéra ! »

Maria José Siri : « Je suis toujours aussi folle à l’idée de chanter de l’opéra ! »

22 septembre 2021 | PAR Paul Fourier

Maria José Siri a interprété plusieurs rôles, cet été, au festival de Vérone. Elle est actuellement Leonora dans La forza del destino à l’Opéra Royal de Wallonie. Interview…

Bonjour Maria José, comment s’est passé votre été et, en particulier, au festival de Vérone ?

Ce fut un peu difficile, car il faisait très chaud, mais c’était important d’être là après la triste année que nous venons de connaître. Vérone, en été, c’est un peu comme ma maison naturelle en Europe. Pour moi, cette année, en ce lieu, c’était unique avec le concert avec Domingo et mes débuts dans le rôle de Santuzza dans Cavalleria rusticana.

Depuis combien de temps participez-vous au festival des Arènes de Vérone ?

La première fois, c’était en 2013, à l’occasion du centenaire, dans la production de la fura dels baus pour Aïda. Depuis, j’y ai chanté tous les étés.

Cette année, vous interprétiez de très beaux rôles : Santuzza est un rôle très riche et difficile. C’est une femme en colère, qui ressent de l’amour pour Turiddu, mais qui provoquera sa perte.

Santuzza… je ne l’avais pas imaginé, mais quand la proposition est arrivée, je me suis dit : pourquoi pas ? Et j’ai découvert un très beau personnage et la musique est formidable. Il y a d’autant plus de force dans ce rôle qu’on l’interprète bien dans le contexte de la Sicile : une femme en cette période, à cet endroit, dans cette situation !
C’était, on peut l’imaginer, une situation vraiment difficile. Heureusement, grâce à la démocratie, les droits des femmes ont progressé. Mais à cette époque, on ne pouvait imaginer qu’une femme soit à un homme avant le mariage. La honte s’abattait sur elle.
Quoi qu’il en soit, la chose la plus importante que j’ai découverte chez Santuzza, ce n’est pas seulement le jugement des gens qui l’entourent, c’est également qu’elle est très violente avec elle-même. Personne ne lui dit qu’elle ne peut pas entrer dans l’église. Elle punit sa propre âme. Son esprit, son cœur, son âme sont détruits. C’est une punition qu’elle s’inflige à elle-même. Pour l’interprète, il est difficile de combiner tout cela dans une même personne.

« C’est donc un grand honneur pour moi de chanter Aïda à Vérone ! »

Avez-vous finalement réussi à chanter le doublé Santuzza / Nedda (Cav / Pag) dans une même soirée ? … Car, je crois que la pluie a interrompu la représentation.

Oui, malheureusement cela a été interrompu ce soir-là. Et finalement, si j’ai chanté les deux rôles, je ne suis pas parvenue, cette fois, à le faire dans une même soirée. Ce n’est que partie remise !
Il m’est déjà arrivé de tenir deux rôles dans une même soirée ; par exemple, chez Puccini, dans Il tabarro et Suor Angelica, mais le duo de rôles dans Cav / Pag est difficile et beaucoup plus exigeant. Dans les deux opéras de Puccini, la progression est certes difficile car je peux être touchée émotionnellement, par les paroles et le chant. Mais Cavalleria rusticana est un grand drame dans lequel vous êtes littéralement « en feu » ! Santuzza, vocalement, est vraiment un rôle lourd qui passe de la puissance à l’émotion, avec des notes hautes. Pagliacci, je l’ai chanté plusieurs fois, dans différentes productions dont celle de Franco Zeffirelli. Dans cet opéra, il y a aussi de la comédie, des passages légers avec une voix lyrique.
Cela aide tout de même de passer de Cavalleria à Pagliacci qui est un peu léger et non l’inverse. En tous cas, c’est une belle opportunité pour une actrice et une chanteuse de pouvoir chanter ces deux rôles.

Un de vos autres rôles à Vérone est emblématique ici, c’est Aïda. C’est l’opéra qui y est le plus chanté. Quelle est la sensation d’interpréter Aïda dans les Arènes ?

En effet, c’est le premier opéra qui a été donné ici, avec des vrais éléphants ! Le public venait du monde entier pour voir cet incroyable show. C’est un très grand opéra donné sur une très grande scène en plein air.
Vous pouviez vous permettre des choses inimaginables dans un théâtre fermé. Il y a évidemment plein d’histoires qui circulent. J’ai rencontré des chefs d’orchestre, des chanteurs, des metteurs en scène qui ont participé à cette aventure. Pour certains, ils sont venus ici la première fois, en tant que spectateurs, alors qu’ils étaient enfants et assistaient à un spectacle avec des centaines de gens sur scène. Bien entendu, aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, on peut faire des choses différentes d’il y a cent ans. Quelles étaient, par exemple, les lumières lors d’une Aïda en 1913 ?
Vraiment, lorsqu’une œuvre a une telle énergie cela devient une pièce d’art pour laquelle la tradition continue et continuera. C’est donc un grand honneur pour moi d’être là, dans le cadre de cette tradition. Ce rôle n’est pas facile, l’opéra est long, il exige beaucoup vocalement et physiquement… mais c’est magique de le chanter en regardant le ciel et les étoiles !

« Placido Domingo est l’artiste le plus humble que j’aie rencontré ! »

Une autre soirée fabuleuse a été votre concert avec Placido Domingo. Je vous avais déjà entendus tous les deux en juin, salle Gaveau à Paris, dans un programme un peu différent quoique proche. Mais à Vérone, c’était surtout, bien sûr, très différent quant au lieu. Que ressent-on quand on chante avec une légende comme Placido Domingo ?

Je connais le maestro Domingo depuis de nombreuses années. Nous avons déjà travaillé et chanté ensemble. Il m’a aussi dirigée en tant que chef d’orchestre. Dans Nabucco en octobre dernier, j’ai interprété Abigaille à ses côtés, au Maggio musicale fiorentino. Et nous nous sommes dit alors que cela serait bien de rechanter ensemble. Et l’occasion s’est ainsi présentée. À Gaveau, ce n’est pas moi qui devais lui donner la réplique, mais tous les évènements liés au Covid ont chamboulé le programme. Il se trouve que, finalement, cela a été possible, car les agendas coïncidaient.
Je l’admire tant, à la fois comme chanteur que comme être humain. Il est l’artiste le plus humble que j’aie rencontré. C’est exceptionnel d’être le numéro Un, tout en ayant cette générosité. Il est tel que vous le voyez en concert ! Et c’est important lorsque vous trouvez la combinaison chimique avec un artiste que vous admirez autant !

Vous étiez excellents tous les deux notamment dans Verdi, mais également dans la zarzuela, ce qui est très différent. Domingo est espagnol et c’est une part de sa culture, mais pour vous qui venez d’Uruguay, qu’en est-il ?

Il faut se rappeler qu’en Uruguay, nous avons des habitants qui sont majoritairement d’origine espagnole ou italienne. Nous avons donc gardé une partie de la tradition de ces pays.
Mais il est vrai, et c’est méconnu, car je n’ai jamais fait de concerts de zarzuelas en Europe, que j’ai débuté par cela avant même de chanter de l’opéra. Lorsque je faisais mes études, à Montevideo, les deux théâtres existants étaient tous deux fermés. Il n’y avait donc pas de salle d’opéra et seuls des concerts (dont ceux de zarzuelas) étaient possibles.
Ainsi, quoique future soprano, je n’avais aucune chance de chanter de l’opéra. Ainsi, mon premier engagement a été dans la zarzuela. C’est donc un répertoire que j’aime beaucoup ; c’est ma langue et, à mes débuts, je m’y entraînais moi-même au piano puisque j’en joue.
Avec Placido Domingo, ce fut donc une belle opportunité d’y revenir. De plus, j’ai un esprit de comédie que je ne peux jamais montrer, car je chante toujours des rôles dramatiques (rires). Donc, lorsque j’ai l’opportunité d’en chanter, j’y prends toujours beaucoup de plaisir.

On sentait vraiment que, tous deux, vous interprétiez cette musique.
Nous parlions de l’Uruguay. Peut-être pourriez-vous nous expliquer vos débuts ? Où avez-vous vraiment commencé à chanter de l’opéra ? En Uruguay ou ailleurs ?

En Uruguay, j’ai débuté par le piano, mais je n’arrivais pas à mémoriser de longs morceaux, puis je suis passé au saxophone. Un jour, on m’a indiqué une date erronée pour le cours de saxophone et je me suis retrouvée dans un cours de chant lyrique.
Et cela a changé ma vie… car je suis devenue folle d’opéra et j’ai laissé tomber le reste. Et je suis toujours aussi folle d’ailleurs à l’idée de chanter (rires).

Une belle erreur qui, finalement, fait naître une belle histoire…

Une erreur, je ne sais pas, car je crois au destin. Plusieurs fois, ce sont de petites erreurs qui ont changé ma vie et ce, dans le bon sens. Je me sens très chanceuse.

En ce qui concerne mes premiers rôles lyriques, c’était en Argentine. J’ai fait mes débuts au Teatro Colon à Buenos Aires dans le rôle de Micaela dans Carmen.
Puis je suis allée en Europe pour étudier, y compris à Paris, au Conservatoire des halles avec Martine Surais. Elle est également venue en Uruguay pour y faire une master classe à laquelle j’ai participé. L’Ambassade de France m’a même octroyé une bourse d’études.
Puis j’ai rencontré ma professeure, Ileana Cotrubas. Elle a fait évoluer ma technique et a orienté ma voix vers ce qui était le mieux pour moi. Je chantais alors comme une leggero soprano. Puis les deux théâtres ont été rouverts à Montevideo et là, j’ai chanté La Bohème et la neuvième symphonie de Beethoven.
J’ai ensuite plus travaillé en Europe, mais j’essaye de retourner régulièrement en Uruguay et en Argentine, car j’y ai ma famille et mes amis. En ce moment, cependant, c’est compliqué avec le Covid.

Quels sont les pays où vous chantez le plus aujourd’hui ?

En Europe, mais pas que ! Quoique ces derniers temps, avec toutes les annulations et les impossibilités de replanifier, c’est principalement là que je chante.
Mais, par exemple, il m’est aussi arrivé de chanter Aïda devant les pyramides en Égypte. On ne sait jamais où une carrière artistique peut vous mener ou qui elle peut vous faire rencontrer… et je suis toujours reconnaissante de ces surprises inattendues qui vous ouvrent de nouveaux horizons.

« Je n’attends qu’une invitation pour venir chanter à Paris ! »

Vous n’avez pas beaucoup chanté en France…

C’est vrai ! J’ai chanté au Japon, en Russie, dans beaucoup de pays, mais, si j’ai fait des concerts à Paris, je n’y ai jamais chanté un opéra ! Je n’attends qu’une invitation pour venir !

Nous envoyons le message !

Lorsque je viens en France, comme cela a été le cas à Gaveau, je sens le public si enthousiaste.

La première fois que je vous ai entendue, c’était pour La forza del destino, à Berlin, dans la mise en scène de Franck Castorf. C’était une production très spéciale, très agitée avec des spectateurs qui hurlaient…

C’est intéressant lorsqu’une production apporte un autre point de vue, même choquant, y compris pour nous, les chanteurs. Parfois, être polémique ou choquant entraîne le fait que tout le monde parle de vous. Je ne fais jamais rien qui serait contre ce que je chante. J’en discute beaucoup avec les metteurs en scène. Si un metteur en scène veut changer un opéra, il faut qu’il engage un compositeur et en fasse un nouveau !
Quoi qu’il en soit, tous les spectateurs, qui sont venus voir cette Forza on fait « Waooo, cette Forza ! ». On a en beaucoup parlé, pour ou contre, mais peu importe ! (rires)

Vous n’avez pas eu peur de chanter cet opéra ?… Car vous le savez, en Italie, il existe une forme de superstition à son propos ? Parfois-même, on n’ose pas prononcer son nom.

C’est vrai …! Et non, je n’ai pas eu peur ! (rires) ? Moi, j’ai peur des mauvaises choses, pas de la musique ! Et même si je sais que des choses horribles se sont passées avec cette œuvre, je n’ai pas peur ; je suis, au contraire, très honorée de la chanter. Je connais, en effet, des chanteurs plus âgés que moi qui disent « La forza » et pas « La forza del destino », voire ils disent « cet opéra »… Ils ne le nomment pas (rires).
Dans le concert avec Domingo, j’ai chanté la prière de l’acte IV. Quoi de mieux pour une soprano ?

Prendre le temps pour aborder un rôle.

Si l’on regarde vos rôles, Aïda, Tosca, Manon Lescaut, Attila, Leonora dans La Forza, Adrienne Lecouvreur, Nabucco, Norma, ce sont des rôles très lourds. Vous êtes actuellement l’une des rares sopranos à pouvoir chanter tous ces rôles… Et votre voix reste fraîche.

Ma voix est fraîche, car si je sentais que chanter ces rôles devait avoir des conséquences, j’arrêterais et je ferais une pause. Parfois, c’est bien de faire cela plutôt que de d’abréger sa carrière. Vous devez être sincère et honnête avec vous-même. Ma santé, en général, est une chose essentielle pour moi… et le maintien de ma voix est une part de ma santé.
Lorsque je débute dans un rôle, je l’étudie d’abord durant deux ou trois ans avant de le chanter. Parfois, vous devez ajuster votre voix et vos muscles. J’observe comment tout cela évolue à l’intérieur de moi-même, comment tout se développe. Je regarde aussi pour qui cela a été écrit. Puis je choisis le moment…
Si je prends des exemples, Adrienne Lecouvreur est un rôle très lyrique qui semble facile, mais il y a beaucoup de pianissimos. Abigaille, c’est autre chose et Aïda et Tosca, c’est encore différent. Nabucco et Norma m’ont demandé beaucoup de temps, par exemple. J’ai d’abord chanté Attila puis Norma, puis Nabucco. Macbeth sera mon prochain rôle verdien puis La fanciulla del West et Gioconda, mais tout cela dans un futur encore à définir.
Lorsque l’on me demande si je suis une verdienne ou une puccinienne, je réponds : « Je suis libre, je n’ai de contrat ni avec M. Verdi, ni avec M. Puccini » (rires).
Par ailleurs, pour arriver dans de bonnes conditions à une représentation, dans les heures qui précèdent, je ne parle pas beaucoup, voire je reste dans le silence, je bois de l’eau, je me mets, en quelque sorte, en mini confinement. Beaucoup de professeurs et de chefs m’ont appris que le silence, c’est la clé !

La période actuelle, avec la pandémie, est difficile pour les artistes et pour les spectateurs.

Nous avons besoin du public et le public a besoin de nous ! La musique aide chacun d’entre nous pour avancer.

Vous venez de commencer votre saison dans La forza à Liège. Comment cela se passe-t-il ?

C’est la première fois que je chante à Liège et tout se passe très bien. La première a été un énorme succès pour tous les participants. Je me sens chanceuse d’avoir ces merveilleux partenaires sur scène et d’être dirigée par l’excellent Maestro Renato Palumbo.
C’est une belle production traditionnelle de Gianni Santucci, d’après une idée de l’ancien directeur artistique du théâtre Stefano Mazzonis di Pralafera, décédé de manière si inattendue et prématurée l’année dernière.
Avec cette production, je fais mes débuts dans ce magnifique théâtre et je dois dire que je me sens très bien ici ; l’ambiance y est très agréable et j’aime aussi beaucoup la ville !
il y a quelques années, j’étais déjà venue en Belgique chanter Amelia dans Un ballo in maschera à La Monnaie à Bruxelles et c’est formidable d’être de retour !
Cette Forza del destino marque le début de ma saison 2021/22 et j’espère qu’enfin les choses vont pouvoir se dérouler comme prévu ! Si tout se passe bien, cet opéra devrait être le premier d’une série de titres Verdi. Après Liège, je reprendrai le rôle d’Abigaille au Teatro Petruzzelli et je chanterai quelques concerts de la Messa da Requiem de Verdi. Pour 2022, mon programme est bien rempli, notamment avec des choses qui ont été annulées.

« J’espère que de nombreuses personnes auront envie d’essayer, au moins une fois, d’entendre un opéra et d’exprimer ce qu’ils ont éprouvé »

Pour terminer cet entretien, Maria José, avez-vous un autre message que vous voulez faire passer ?

En effet ! Je voudrais adresser ce message : les gens qui viennent pour la première fois à l’opéra, qui découvrent les voix, trouvent ça émouvant même s’ils ne comprennent pas forcément tout, n’ont pas lu le livret.
Je conseille toujours, en particulier aux jeunes, d’essayer de venir au moins une fois. Je n’oublie jamais que la voix est un instrument sensible, que nous étudions beaucoup, sacrifions beaucoup de temps, des fêtes, des dîners. Lorsque nous chantons, Nous exposons nos âmes vocalement et je suis toujours très touchée lorsque des gens venant pour la première fois m’interpellent et me remercient sur les réseaux sociaux.
Même si, aujourd’hui, nous nous couvrons le visage avec un masque, même si nous ne pouvons pas toucher ou embrasser les gens, nous pouvons les toucher avec la voix, avec l’âme !
Donc, j’espère que de nombreuses personnes auront envie de venir, d’essayer – au moins une fois !- , d’entendre, de comprendre ce qu’est un opéra et d’exprimer ce qu’ils ont éprouvé.

Visuels : portait et Abigaille Maggio Musicale Fiorentino 2020 © Michele Monasta, Santuzza Arena di Verona 2021 © Ennevi / Fondazione Arena di Verona

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