Opéra
Soir de fête pour Verdi avec Nabucco à l’Opéra de Vienne

Soir de fête pour Verdi avec Nabucco à l’Opéra de Vienne

09 novembre 2021 | PAR Paul Fourier

L’orchestre, le chœur et les solistes se sont magnifiquement montrés à la hauteur de l’œuvre sur la scène du Wiener Staatsoper.

Nabucco est le troisième opéra composé par Verdi, son premier grand succès et, disons-le, son premier chef d’œuvre, cette affirmation n’ayant jamais été démentie depuis la création. Son livret, extrêmement efficace, écrit par Témistocle Solera, dont des éléments sont empruntés à la pièce Nabuchodonosor de Francis Cornue et Anicet-Bourgeois, suit une ligne claire et lisible ; les personnages y sont bien caractérisés.

Musicalement, les belles pages se succèdent, à commencer par l’ouverture pot-pourri et les solos : pas moins de trois, somptueux, pour Zaccaria, un, terrifiant pour Abigaille et celui, magnifique, au troisième acte, pour Nabucco.
Le quatrième personnage de l’œuvre est, sans conteste, le chœur dont le « Va pensiero » est l’une des pages les plus célèbres de l’opéra, tous compositeurs confondus. Le succès de l’œuvre ne sera d’ailleurs pas étranger à cet extraordinaire chœur patriotique devenu, par la suite, l’emblème du Risorgimento italien.

Ces quatre « personnages » doivent trouver des interprètes à leur mesure. Et, malgré quelques limites pour certains, c’est bien le cas ce soir au Wiener Staatsoper.

Dans le rôle de Zaccaria, on retrouve le formidable Roberto Tagliavini. Certes plus baryton-basse que véritablement basse, il affiche, une nouvelle fois, cette assurance et cette autorité que l’on avait déjà admirées, l’été dernier, dans son Moïse à Pesaro, Zaccaria s’inscrivant d’ailleurs dans la lignée du personnage de Rossini.
Si les aigus, parfois, sont plafonnés, la voix de miel est homogène et empreinte de la noblesse du grand prêtre biblique. Le personnage s’offre le luxe de trois solos ; si la cavatine et la cabalette de son entrée représentent une entrée en matière magnifique, la prière de l’acte II, accompagnée au violoncelle, se révèle un moment d’enchantement dans lequel il exprime une sérénité bienvenue.

Abigaille est un rôle à la tessiture terrible. Vindicative et menaçante à son arrivée, elle ne quitte pratiquement jamais cet état, jusqu’à sa disparition à l’acte III. Cela se traduit par une écriture vocale littéralement écrasante. Ce sera seulement en toute fin d’acte IV, au moment de la mort, qu’elle semblera, enfin, trouver la paix et des accents lyriques apaisés.
De fait, au début, Maria José Siri paraît, légèrement, sous-dimensionnée pour le rôle. L’on doit cependant rappeler qu’elle remplace, ce soir, dans cette salle aux dimensions imposantes, Anna Netrebko qui a déclaré forfait pour des raisons médicales. Si, au début, la voix met un peu de temps à se chauffer, elle assure ensuite sa partie avec un panache certain. Cela étant, à comparer les passages héroïques à l’air final de la mort, on réalise à quel point, la voix perd des couleurs dans le premier exercice pour les reprendre miraculeusement dans le second.
Dans son grand air, elle assure crânement le récitatif chauffé à blanc « Ben io t’invenni » avec ses incroyables sauts d’octave qui traduisent la haine et la fureur dévastatrice qui l’anime ; on retrouve néanmoins les belles couleurs et la sensibilité de l’artiste dans l’andante qui suit. Pour sortir du seul exercice de vaillance, il est intelligent de sa part, d’apporter de la variété dans la brutale cabalette qui suit, en émettant la deuxième strophe plus en mezza voce que la première effectuée en voix pleine.
Maria José Siri démontre là que son métier s’appuie sur des bases techniques solides. À la toute fin, en usurpatrice tombée de son piédestal, elle fait montre d’une facette extrêmement touchante de son talent en délivrant un incomparable moment d’émotion.
Espérons tout de même qu’elle saura ne pas abuser pas de ce rôle – notamment dans des salles aussi grandes – afin de conserver l’intégrité et la beauté du timbre qui font aujourd’hui merveille dans Aïda et la Leonora de La Forza del destino.

Amartuvshin Enkhbat est devenu, ces dernières années, le Nabucco de référence. Ce n’est pas à son jeu scénique sommaire et souvent proche de la caricature qu’il le doit, mais bien à la superbe démonstration vocale qu’il réalise pour incarner ce personnage très tourmenté. Sa voix caverneuse, mais parfaitement sonore fait miracle ; le timbre est beau, le legato de rêve et, tout du long, il sait apporter les nuances et les couleurs qui dépeignent son état.
Au sommet, à l’acte II, lorsqu’il se décrète Dieu, il exprime ensuite toute la fragilité requise dans le récitatif de début d’acte III, puis dans le duo face à son intraitable et manipulatrice fille. Ce duo, entre une Maria José Siri vindicative et sonore et un Roi qui se débat dans « Deh, Perdona, deh, perdona » et ne sait plus comment lui arracher la couronne, sera un moment extraordinaire de la soirée. La différence de jeu scénique à ce moment-là, avec une Siri excellente et un Enkhbat pataud n’apparaît d’ailleurs pas là comme un handicap, tant il peut aussi traduire la domination de l’une sur l’autre.
Mais le plus beau est à venir, à l’acte IV, avec son grand air, air déchirant accompagné du violoncelle et de la flûte, dans lequel la voix souveraine utilise à bon escient les silences, une assise dans les graves et des envolées dans les aigus qui ponctuent une complainte magnifique.

Le rôle de Fenena assez ingrat, bénéficie, toutefois, d’un court air au quatrième acte, air que Szilvia Vörös interprète avec une prestance et une belle voix sonore qui la distingue plus que ne l’annonçait ce second rôle.

Cette soirée voit Freddie de Tommaso remplacer le ténor initialement prévu dans le rôle d’Ismaele. Si l’on entend un timbre séduisant et une voix virile bien projetée, il n’est pas aisé de rendre une appréciation définitive sur le chanteur avec un seul très court arioso au premier acte, alors que sa voix est mêlée à celles des autres protagonistes dans pratiquement toutes ses interventions. Il sera préférable de s’en faire une idée lors d’une représentation de son planning chargé des prochains mois (de Carmen à Tosca en passant par Adriana Lecouvreur et Madame Butterfly).

Parmi les « petits » rôles, l’on doit aussi saluer le Grand Prêtre tout à fait honorable de Dan Paul Dumitrescu et l’Abdallo de Daniel Jenz.

À la tête de l’Orchestre du Wiener Staatsoper, Paolo Carignani prend le parti d’un Verdi tonitruant, sans sacrifier la variété de la partition souvent clinquante, parfois aussi, subtile.

Dès le début, l’orchestre, lancé comme une machine de guerre fait rutiler, parfois avec fracas, la partition. Les violons éblouissent, les percussions tonnent et l’orage semble parfois se déchaîner dans la fosse. Les passages solistes des instruments sont bien mis en valeur, notamment ces ceux des violoncelles, tellement affectionnés par Verdi.
Si spectaculaire qu’en soit le résultat, le chef ne sacrifie néanmoins pas les solistes et le chœur, mis en valeur et qui restent tout le temps audibles – ce qui, au passage, prouve la finesse de la composition de Verdi. C’est notamment le cas à la fin de l’acte I où les artistes donnent une belle démonstration de puissance, alors que l’orchestre est en surchauffe.

Le chœur du Wiener Staatsoper assure magnifiquement toutes les plages qui lui sont dévolues, de son profond air d’ouverture à la marche de début d’acte III au « Va pensiero » exécuté avec la maîtrise d’une formation d’élite. À tout moment, il dialogue avec l’Orchestre dans un équilibre parfait.

Si, pour Nabucco, on peut éviter les représentations bibliques pesantes, l’on a, néanmoins, du mal à comprendre le manque d’inspiration de la mise en scène de Günter Krämer. Au début de l’opéra, des enfants jouent et l’une des petites filles maltraite une autre enfant. On peut y voir la future rivalité entre les deux « sœurs » Abigaille et Fenena. Hormis cette idée de départ, on assistera ensuite à une version de concert agrémentée de quelques éléments, dont une sorte de podium et un petit théâtre en papier, une scène principalement traitée à l’horizontale, sans exploitation de la hauteur de scène, et un défilé de lettres hébraïques sur un tulle.
Certes, pour cet opéra dont la musique est la principale force, il n’est pas forcément besoin de trop forcer le trait, mais, in fine, on ne comprend pas les intentions du metteur en scène et l’on aurait dû pouvoir mieux faire que cette pseudo version mise en espace.

On l’aura compris, ce n’est pas ce qui aura gâché le plaisir des spectateurs qui ont assisté là à un grand moment musical dont il faut créditer tous les artistes présents en scène, comme dans la fosse.

Visuels : © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

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Paul Fourier

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