Cirque
Philippe Le Gal : « Le cirque de création est vraiment un laboratoire permanent »

Philippe Le Gal : « Le cirque de création est vraiment un laboratoire permanent »

09 novembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pendant trois jours, La Nuit du cirque s’empare de l’Europe dans une unité qui rappelle que le mot universel n’est pas encore enterré. Philippe Le Gal, président de l’association Territoires de Cirque, nous parle de cette troisième édition qui se tiendra du 12 au 14 novembre, jour et  nuit, partout, tout le temps !

Nous sommes dans le monumental, 11 pays, 140 propositions et une nuit de 3 jours ! Comment organiser une telle aventure ?

Il y a en effet, pour cette troisième édition de La Nuit du Cirque, un effet “GRAND FORMAT” en ce sens que ces 140 propositions artistiques différentes vont générer pour les publics pas moins de 230 rendez-vous, car certains spectacles sont programmés sur les deux, voire les trois soirées que compte l’événement. L’enjeu, depuis la création en 2019 de ce rendez-vous, est de montrer la diversité et la singularité du cirque actuel. Un art qui fait à la fois preuve d’une grande maturité – quatre générations d’artistes se côtoient désormais sur les scènes des théâtres ou sous les toiles des chapiteaux –, et d’une capacité à imprégner les autres champs artistiques comme le théâtre ou la danse, quand il n’est pas lui-même à l’initiative de projets interdisciplinaires. Le cirque de création est vraiment un laboratoire permanent où s’expérimentent de nouvelles formes, de nouveaux formats spectaculaires allant jusqu’à des créations de courte durée en référence aux numéros dits classiques. Cette variété ouvre de nombreuses perspectives pour concevoir ici et là sa Nuit du Cirque qui va bien au-delà de la seule programmation de spectacles. On y trouvera des expositions, des projections de films, comme des ateliers, des présentations de travaux d’écoles de cirque professionnelles ou de loisirs. Il y a un esprit Nuit du Cirque qui pourrait se résumer ainsi : une programmation ouverte qui reflète les enjeux de la création d’aujourd’hui, et pour les écoles de cirque partenaires, c’est un effet vitrine précieux.
Pour Territoires de Cirque concrètement, c’est un travail de coordination intense qui s’étale sur pas moins de six mois, et une communication qui donne la mesure de ce rendez-vous, car chaque partenaire doit être proactif, et dans sa programmation et dans son intégration des canaux de communication. Un site internet est d’ailleurs spécifiquement dédié à cet événement : lanuitducirque.com. Nous n’intervenons pas sur les choix artistiques qui ressortent de la seule responsabilité des structures participantes à l’événement. Fédérer les envies, les énergies, c’est notre mission principale. Et très tôt, avant même la première édition, il est apparu qu’il y en aurait une seconde, et aujourd’hui à la veille du troisième rendez-vous, nous enregistrons déjà des demandes à l’international pour les années à venir. L’événement grandit de lui-même, car il est clair qu’un tel focus sur ce champ artistique est unique. C’est sa force.

Il y a-t-il une volonté de programme commun ?

Il y a une communication unique même s’il n’est pas interdit de penser que des manifestations “off” voient le jour. S’agréger à la date est déjà une réalité. Certaines compagnies ou structures le font. Par contre dans la mesure où la programmation est le fruit du désir de chaque structure participante, il n’y a pas de thématique préétablie. Néanmoins, c’est en analysant, au printemps, les propositions artistiques qui verront le jour à l’automne que nous tirons des fils et déterminons les grandes familles de spectacles afin de rendre la lecture de la programmation plus facile. En 2019, il y avait clairement une dimension féminine / féministe qui se dégageait. Les questions de genre étaient bien présentes. En 2020, chahut général lié à la crise, la grande question a été de mesurer l’impact de l’image, du numérique sur le spectacle vivant. Et la conclusion a été nette : tout faire pour que la dimension numérique ne détourne pas le spectateur de la salle, du chapiteau. Expérience riche, mais à utiliser avec modération !
Pour cet automne, le désir des retrouvailles a été le moteur : le cirque est un art du corps, du contact charnel, il fallait le surligner, d’où notre “déclinaison manifeste » (ou programme commun !) : Embrasse-moi ! ; Libère-moi ! ; Embarque-moi ! ; Égare-moi ! Le cirque dans tous ses états de corps en quelque sorte.

La carte folle que vous présentez sur le site de La Nuit du Cirque interroge le nomadisme et son lien à l’écologie : les circassiens sont par tradition très nomades, ils comprennent bien la question des rythmes insensés, les kilomètres alignés les uns derrière les autres. Quel peut être votre apport aux questions environnementales ?

Attention, le nomadisme circassien, bien réel dès lors que le chapiteau est en jeu, n’est pas irresponsable en matière de prise en compte des questions environnementales. C’est même le contraire. Équipes artistiques et lieux de programmation réfléchissent de concert pour concevoir les tournées les plus cohérentes possible afin de limiter les kilomètres et la fatigue inutiles. De surcroît, les artistes et leurs équipes techniques et administratives sont attachés à la qualité des accueils, des repas proposés. Il y a indéniablement une attention très forte aux circuits courts, aux produits bios. Le souhait de penser les tournées sur des rythmes qui respectent également les vies de famille est aussi au cœur de nos réflexions. Il ne s’agit aucunement de se priver de dates de représentation, d’artistes venant de l’étranger, mais d’imaginer d’autres modalités de présentation des spectacles. La question majeure à ce jour est d’arriver à augmenter le nombre de représentations dans un même lieu afin d’éviter à terme l’effet “One shot”. De nouveaux processus se mettent peu à peu en place. Le chapiteau a des atouts à faire valoir pour réussir des implantations plus longues notamment dans les territoires sans lieu culturel de proximité. On peut imaginer une présence sur deux à trois semaines incluant le spectacle, mais aussi une mise à disposition du chapiteau pour le secteur associatif local en y organisant concerts, ateliers et autres rendez-vous. Le développement des résidences de territoire sur trois semaines, un mois, est aussi une autre forme d’appréhension des questions environnementales. Tout n’est pas parfait bien sûr et “Rome ne s’est pas faite en un jour”. Le chapiteau souvent pointé pour son incompatibilité avec la saison hivernale – chauffer une toile est en effet hautement énergivore – est par essence temporaire et nomade. La vraie comparaison serait d’évaluer son coût énergétique en regard de celui d’un théâtre fonctionnant toute l’année. Encore une question qui agite le milieu du cirque bien conscient qu’il faudra encore et encore travailler cette question qui, osons le mot, est une vraie obsession pour des artistes jeunes et ultra-sensibles au devenir de la planète.

L’aspect monumental de la Nuit du Cirque vous permet d’avoir une vue panoramique sur l’état de la discipline. Quel est votre point de vue sur la fin des animaux dans les cirques ? Est-ce une question européenne ?

La fin des animaux sauvages (ce qualificatif a son importance) est acquise dans les cirques comme dans les delphinariums et autres structures de loisirs. C’est le sens de l’Histoire avec un grand H. Les animaux sauvages en captivité, ce n’est plus acceptable. C’est un constat et de nombreux pays européens (de la Belgique à l’Autriche en passant par l’Angleterre, la Bulgarie, l’Estonie, etc.) appliquent déjà cette interdiction de manière très stricte. La France en est aujourd’hui au projet de loi, toujours en discussion, avec une première étape : l’interdiction des animaux sauvages dans les cirques “itinérants”. C’est un sujet sensible, car de société, historique (se remémorer les débuts du XXe siècle), politique et économique. Les cirques traditionnels déjà percutés par les crises successives dont la crise sanitaire et l’explosion des coûts du gasoil vont devoir opérer une mutation énorme.
Pour le cirque de création, cette question n’en est pas vraiment une. Il s’est historiquement défini comme un cirque sans numéros et sans animaux sauvages. Une autre grille de lecture même si des expériences existent. Il reste donc à préciser quels sont précisément les animaux sauvages. Et là, la réponse européenne comme sur de nombreux sujets n’est pas consensuelle, loin de là.

L’affaire Yoann Bourgeois a soulevé en son temps la question de la propriété des gestes ou phrases artistiques. Quel est l’état des lieux et de la Nuit sur cette question ?

Il y a, me semble-t-il, trois niveaux de lecture et de compréhension autour de cette “affaire”. Le premier concerne Yoann Bourgeois directement. Mis en cause par une vidéo anonyme, mais précise quant à la description des faits, ces accusations ont été relayées par de nombreux artistes en soutien à celles et ceux qui étaient concernés au premier chef par ce qui a été vécu comme une appropriation pure et simple de gestes artistiques, voire de séquences intégrales de spectacles. En d‘autres termes, cette mainmise ressort de l’emprunt non concerté, non négocié (sinon éventuellement a posteriori), une forme franche de spoliation.

Le second niveau, celui de la définition d’une œuvre, d’un auteur, d’une autrice dans le domaine du cirque de création, ouvre le champ de la réflexion quand le premier appelle un cadre juridique, le seul à même de trancher sur le fond. Ce chantier, nous tentons de l’aborder, de le faire vivre avec les artistes. Une première rencontre s’est tenue le 24 juin durant le festival « Le Mans fait son Cirque », une seconde lors du festival de cirque actuel à Auch le 26 octobre et enfin une troisième réunira à nouveau universitaires, artistes et structures de programmation, le 30 novembre au Monfort à Paris, à l’initiative de Territoires de Cirque et d’Artcena. Ce sujet autour de la création, ses fondamentaux, la signature d’une œuvre, sa propriété intellectuelle sont vraiment des sujets qui méritent une réflexion approfondie. Il n’y a pas de recette simple, c’est un entrelacs de composants tous à considérer et en premier lieu, ce qui fait corps commun, qui se partage librement et lorsque ce n’est pas le cas pour telle ou telle raison, ce qui est de l’ordre de la citation, de la forme de celle-ci. Il y a un vaste patrimoine commun dans chaque discipline circassienne, néanmoins, les précurseurs, les inventeurs d’agrès, de figures, ne doivent pas tomber dans l’oubli, c’est aussi cela la dimension historique d’un art, savoir d’où l’on vient, connaître et a fortiori reconnaître ses sources d’inspiration. Nul ne crée ex nihilo en définitive.

Enfin, le troisième niveau de lecture, est celui qui oscille entre le dit et le non-dit, la dissymétrie qui existe dans les rapports entre artistes et structures de programmation. Les positions “dominantes” des directions de structures de programmation altèrent et par conséquent faussent les relations avec les porteurs et porteuses de projets. Il y a là pour les artistes une source profonde d’injustice et le sentiment d’un deux poids, deux mesures. Une verticalité qui se dissimule derrière une sémantique bien huilée. Chaque projet requiert une énergie fantastique et, quelle que soit son expérience, se justifier est toujours de mise. Il s’agit de rendre des comptes en permanence. Et prendre le risque de déplaire est en quelque sorte synonyme de déclassement possible tant la communauté des directions d’établissements artistiques et culturels est ressentie comme une “corporation” soudée. L’enjeu pour nous est donc de briser cette image, de rappeler qu’il n’y a pas de systématisme, qu’être adoubé ici ne signifie nullement être banni ailleurs. Que les artistes sont la clé de voûte de l’écosystème et non la dernière roue du carrosse. Il y a là une incompréhension qui n’a que trop duré. Cette demande d’une éthique renforcée passe par le dialogue, la mise à plat de nos fonctionnements respectifs afin d’éclaircir les zones d’ombres et la co-construction comme mode opératoire et relationnel à terme. Ce sont des objectifs ambitieux, mais, in fine, il s’agit de placer la confiance au cœur de nos relations artistes / lieux culturels . Elle existe, elle est fragile, nous nous devons de la renforcer et en ce sens, La Nuit du Cirque, par son ouverture, offre une belle opportunité pour tenir cet engagement.

La nuit du cirque est donc un événement majeur, quelle en sera la trace ? Est ce que la Nuit du Cirque a une mission de répertoire?

S’il n’y a pas de trace à proprement parler – nous ne réalisons pas de film mémoriel par exemple – il y a une certitude qui se dégage édition après édition : le désir de montrer toute la diversité, toute l’inventivité du cirque de création. Pour preuve, la demande croissante de participation à cet événement, notamment formulée par les opérateurs et artistes étrangers. Je suis persuadé que nous arriverons d’ici quelques années, voire très vite, à faire émerger un concept qui me semble de plus en plus pertinent : comme il existe une littérature monde, il existe de facto un cirque monde. Ses caractéristiques ? Une générosité qui circule sans barrières entre artistes et publics, une exigence et une soif d’explorer les autres cultures, d’écrire ici et là un cirque qui représente ses interprètes, leur jeunesse, leur quête d’un meilleur vivre ensemble, leur revendication d’un art au plus près des gens qui ne s’embarrasse pas (ou peu) des cadres administratifs. Le cirque est un art de la marge et cette liberté qui a un prix selon la terre d’où il vient, est salvatrice et galvanise son potentiel créatif. En cela, nous pouvons affirmer que La Nuit du Cirque, véritable photographie de la création circassienne à l’instant T, fera œuvre de répertoire et à tout le moins racontera au fil de ses éditions, l’histoire d’un art en mutation permanente, parfaitement perméable aux grandes questions qui font débats sociétaux.

La Nuit du Cirque passe forcément près de chez vous, le plan et les informations très pratiques sont ici.

Visuel : Affiche de La Nuit du Cirque 2021

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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