Opéra
Asmik Grigorian, héroïne de choc dans une soirée tout Tchaikovsky à l’Opéra Bastille

Asmik Grigorian, héroïne de choc dans une soirée tout Tchaikovsky à l’Opéra Bastille

11 juin 2021 | PAR Paul Fourier

Une bonne partie du public parisien n’avait jamais entendu en live, la soprano arménienne-lituanienne. Il est ressorti sous le choc, après sa performance dans ce best of des opéras de Tchaïkovski. Étienne Dupuis, Ivan Gyngazov, Varduhi Abrahamyan ont, de leur côté, magnifiquement rendu hommage au compositeur russe.

Lorsque l’on vient écouter Asmik Grigorian, la première règle, c’est oublier celles qui l’ont précédée dans les rôles. Exit Renée Fleming, Anna Netrebko et les plus anciennes devancières. À l’instar des grandes artistes, de celles qui marquent le paysage lyrique, il faut avec elle, et dès son entrée, réviser son logiciel. Certes, la voix n’est pas la plus formellement belle que l’on ait entendue. Mais ce qui frappe immédiatement chez Grigorian c’est le génie de l’interprétation, une présence fabuleuse en scène – même en version concert -, une projection, une prononciation…
Ce serait présomptueux de prétendre dire qui est Grigorian dans la vie, mais l’image qu’elle donne est celle d’une audacieuse. Outre ces héroïnes russes, elle a déjà à son actif Chrysothémis (Elektra), Marietta (La ville morte), Madame Butterfly, Fedora, Marie (Wozzeck), Rusalka… Manon Lescaut et l’Elisabetta de Don Carlo sont en approche…
Mais cette élégante battante est aussi une artiste forte d’une concentration et d’une sensibilité à fleur de peau, qualités qu’elle utilise pour incarner, entrer physiquement dans la peau des personnages… littéralement devenir Tatiana, Iolanta, Lisa. Lors de l’air de la lettre, chaque expression traduit les états successifs que traverse l’amoureuse éperdue d’Onéguine. Dans sa confrontation avec lui, dans la scène finale du même opéra, l’on perçoit le combat dantesque qui se déroule en elle, entre amour fou et volonté de fer de tourner définitivement une page et de vivre sa nouvelle vie. Sa Iolanta fige son visage d’aveugle, ce qui donne alors tout son poids au dialogue empli d’idéalisme, qu’elle a avec Vaudémont. Et sa Lisa flirte autant avec la folie qu’avec le désespoir.
Somptueusement élégante dans deux robes (l’une bouffante, couleur crème et sertie de perles, l’autre, très moulante et recouverte d’un filet noir), montée sur des talons démesurément hauts, elle affiche un anticonformisme et une indépendance vis-à-vis des conventions, y compris vestimentaires, du monde de l’opéra.
Certes la voix manque un peu de couleurs, mais les graves sont naturellement beaux et les aigus de ce tranchant qui sait traduire la souffrance intérieure. L’union de l’attitude corporelle, du jeu et de cette voix solide, vecteur des sentiments, aboutit à un étonnant (détonant) mélange de force et de fragilité. Elle sait mettre le spectateur sous cette pression à un point tel qu’il retient son souffle et exulte, à la fin de l’air, comme pour réagir après une volée de coups de poing.

Face à cette extraordinaire nouvelle venue à l’Opéra de Paris, il fallait, pour l’accompagner dans les duos, des interprètes à la hauteur. Ils le furent même si aucun d’eux ne parvint à égaler le niveau de concentration, d’expressivité et d’introspection de la soprano.

Étienne Dupuis est actuellement l’un des grands Onéguine. La voix est tellement belle, solide, noble et c’est par nuances qu’il traduit les ambiguïtés du personnage, d’abord en retenue pour son air du premier acte puis galvanisé dans le duo final avec Tatiana. Enfin, ce sera un Prince Eletski véritablement aristocrate qu’il incarnera en seconde partie dans un air qu’il finit comme une caresse.

Varduhi Abrahamyan et Ivan Gyngazov complètent, certes avec quelques réserves, ce quatuor de choc qui célèbre Tchaïkovski.
Elle, avec son timbre si particulier, n’a réellement qu’une occasion pendant ce concert de montrer son talent dans ce répertoire, mais elle interprète un air de Pauline de très bon niveau. Lui, au contraire très sollicité d’abord dans Iolanta, puis surtout dans La Dame de Pique, possède un timbre séduisant qui sied bien à la nature torturée d’Hermann Il est dommage cependant qu’il affiche une attitude corporelle un rien statique. Faisant face à la tornade Grigorian, il accusera par moments quelques petites faiblesses vocales compensées par un engagement sans faille.

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Et l’on doit avouer que l’on espère passer de nombreuses soirées avec elle. Chez Tchaïkovski, elle est chez elle. Et la cheffe toute menue mène l’Orchestre de l’Opéra de Paris à la baguette, par gestes amples, ne cédant jamais sur la noblesse intrinsèque de ces partitions. Elle contraint cet orchestre, dans un répertoire qui ne lui est pas naturel, à se mouler dans le rôle de l’accompagnateur dans les pages où les solistes brillent ; et dans les pages purement orchestrales, elle fait rutiler la Polonaise de l’acte III d’Onéguine. Avec la Marche slave, elle exhibe un Tchaïkovski plus tape-à-l’œil en apportant cependant un subtil dosage entre chacun des pupitres.

Loin des récitals parfois déséquilibrés, voire ennuyeux, c’est le type de concert, cohérent, bien construit et magnifiquement servi que l’on attend et espère entendre souvent durant ce mandat qu’Alexandre Neef est en train d’initier à l’Opéra de Paris.

Visuels : © Elena Bauer-OnP

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