Danse
Entretien avec Annie Bozzini : « La danse, ce drôle d’endroit pour une rencontre »

Entretien avec Annie Bozzini : « La danse, ce drôle d’endroit pour une rencontre »

11 juin 2021 | PAR Sylvia Botella

Les lieux culturels rouvrent en Belgique dans le respect strict des protocoles sanitaires. A l’occasion de Unlocked#2, nous avons voulu rencontrer Annie Bozzini, la directrice de Charleroi Danse pour échanger sur les manières de renouer avec les publics. Et sur ce qu’advient la danse, « cet art de la communauté » ?

Après des mois de crise sanitaire, de confinement et déconfinement, de reconfinement et, de fermetures de salles, tous les repères ont été balayés. Il règne aujourd’hui une très grande confusion dans les publics.

Je tiens à souligner que depuis mars 2020, on focalise plus que de raison sur le secteur culturel et artistique. Alors que les lieux de création et diffusion se sont très vite adaptés en appliquant strictement les mesures (ou protocoles) sanitaires pour éviter la propagation de la Covid-19 : jauge réduite, port du masque, gel hydroalcoolique, spectacle en plein air, etc. Et que l’étude sur les risques de propagation du virus en lieux clos réalisé par l’Institut Hermann-Rietschel (Université de Berlin) en février 21 démontre que les lieux culturels figurent en tête des lieux publics les plus sûrs.
Les pouvoirs publics doivent nous faire confiance ! Les directrices et les directeurs des lieux culturels sont des personnes responsables. Ils sont choisis sur leurs compétences et le sens des responsabilités. Ils n’appartiennent pas à des dynasties de droit divin. Il est important également de rassurer les publics. Je défie quiconque dans la population de savoir ce que signifie exactement les acronymes « CIRM » et « CERM » (Covid Event Risk Model). C’est le moins qu’on puisse dire, rien de tel pour attiser les peurs et le désarroi !

Justement, est-ce qu’il ne situe pas ici le grand enjeu « post endémique » : comment renouer avec les publics ? D’autant que la sixième enquête sur les pratiques culturelles des Français du Ministère de la culture identifiait en 2020 une catégorie de pratiques culturelles tout numérique qui ne concerne pas seulement les jeunes.

Redémarrer bien sûr ! Mais comment ? Bon nombre des maillons de la chaine création/publics ont été endommagés. Nous espérons que la crise n’a pas complétement brisé la chaine ?! Ceci étant dit, nous devons reconquérir nos publics.
Au milieu de toutes les inconnues de l’équation, quelle est la place de l’outil numérique ? La création artistique n’a pas complètement disparu des radars pendant les vagues de confinement. Convaincu de l’importance de mettre en avant les artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Charleroi Danse s’est engagé à collaborer avec la RTBF pour la mise en place de captations et retransmission des spectacles annulés durant la pandémie. D’une certaine manière, on peut dire que la télévision numérique a découvert que les arts vivants, c’est important. J’ai moi-même découvert des paroles d’artistes incroyables sur Culturebox. Ils nous disent quelque chose qu’ils ne disent pas ailleurs. On peut émettre quelques doutes. On peut se dire que cela ôte une part de mystère à l’œuvre qui est éphémère, à la parole de l’artiste qui est rare. Mais je ne le pense pas. Rien ne peut remplacer le côté magique de la co-présence physique artistes/spectateurs. Il y aura toujours quelque chose de profondément merveilleux et d’irrésolu dans cette rencontre-là. Elle a son rythme, ses relations au temps et à l’espace propres. La danse, c’est toujours « ce drôle d’endroit pour une rencontre ». C’est un peu comme l’amour. Il peut être médié. Mais au bout du compte, rien ne vaut la rencontre physique. Il est là le nœud (rires).
Peut-être que les potentialités du numérique peuvent amener les publics à percevoir la danse différemment. Pourquoi pas ?! Au fond, personne ne le sait encore. Qu’est-ce qui fera œuvre ? Quelle œuvre entrera dans l’histoire de l’art ? Rien n’est certain, à part le fait qu’il serait dommage de passer à côté. Et que rien n’y personne n’empêchera le spectacle vivant de perdurer.

A grands traits, la digitalisation, c’est l’accessibilité, la diversité, la célérité. Tout est à portée de main en un clic. En quoi cela affecte-t-il les pratiques culturelles des spectateurs ? Ne faut-il pas explorer d’autres formes de circulations, de relations aux publics dans les lieux culturels ?

Nos choix de programmation continueront d’être exigeants. Nous le savons : nous ne dansons jamais autant que dans les moments de crise. Ces derniers mois, nous avons vu se développer bon nombre de séquences de danse sur les réseaux sociaux. Si on peut critiquer à juste titre Tik Tok, je trouve formidable que les jeunes s’emparent de cet outil et dansent. En vérité, la pandémie a accéléré un processus en cours depuis quelques années – phénomène exploré notamment par la Horde – : les modalités de transmission de la danse ont changé avec l’écran. Qu’est-ce que Charleroi Danse peut en faire ? Nous nous sommes posés la question. Nous allons ramener les pratiques de la danse en ligne au sein de la communauté éphémère en réarticulant les tutos, l’apprentissage et le partage collectif. Nous présenterons entre autres en 2022 le Cabaret Welbeek imaginé par l’artiste libanais Alexandre Paulikevitch à la Raffinerie. On ramènera dans la communauté des monstrations éphémères qu’on voit peut ou pas ailleurs, ainsi que des pratiques de danse glanées sur internet. C’est une manière de renouer également avec l’esprit festif et expérimental qui a animé la Raffinerie : le Plan K entre les années 1979 et 1986.
Peut-être que nous nous trompons. Mais en tout cas, en tant que professionnelle responsable et au service des artistes, je ne me verrais pas passer à côté des pratiques de danse en ligne actuelles.

C’est ce qu’explore la pièce de danse extraordinaire Hominal/Xaba de Marie-Caroline Hominal et Nelisiwe Xaba. Lorsque la danse aspire le regard comme un fil qu’on tire où le politique (l’appropriation) sans en avoir l’air frotte avec le tissu et l’usage des tutos sur le net.

Leur talent est indéniable. On ne se doute pas à quel point il en faut pour partager une telle exigence, une telle qualité de danse sur le plateau.

Les lieux culturels rouvrent. En 2021, Charleroi Danse réinvestit le format Unlocked, edition #2. Quelles sont ses spécificités cette année ?

En 2020, Unlocked répondait à l’urgence des artistes de revenir sur le plateau. Ils, elles étaient libres d’y créer ce qu’ils, elles voulaient après le premier confinement. Les artistes étaient à la recherche du temps perdu. En 2021, c’est différent. Unlocked#2, c’est une programmation patchwork en plein air avec des pièces du festival LEGS (éditions 20 et 21), des pièces reportées, des extensions nouvelles. Jérôme Bel y présentera l’une de ses pièces/portraits d’artistes Isadora Duncan. Daniel Larrieu viendra pour la première fois à Charleroi Danse avec ses pièces de jeunesse Chiquenaudes (conçue pour le concours de Bagnolet en 1982) et Romance en Stuc (créée au Festival d’Avignon en 1985) dont il ouvrira gratuitement la générale aux publics. Le cas Larrieu est étonnant. Son parcours donne confiance. Rien ne le prédestinait à la danse. A 25 ans, il avait pour seul bagage une formation en horticulture et surtout la volonté de changer le monde. Il est important de dire aux étudiants : tout est possible à votre âge ! Vous êtes en capacité de transformer le monde. Daniel Larrieu avait cette audace. La légende dit qu’il a répété Chiquenaudes sous les fenêtres du Ministère de la culture à Paris. Romance en Stuc est déjà plus aboutie. A cette époque-là, le geste de Daniel Larrieu était très inédit. Il présentera également la pièce Jeune public PLAY612 et le film documentaire REACTIVATION, l’art du geste Do Brunet. Il y aurait tant de choses à dire. Le mieux est de venir découvrir le festival.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la Saison 21-22 ?

La saison 21-22 sera très concentrée : deux en une ! La programmation à Charleroi sera ponctuée de grands noms – Forsythe, Gisèle Vienne, Pina Bausch, Jan Martens – et de grandes distributions. La danse, c’est l’art de la communauté. Après autant de changements profonds appliqués à notre relation à la danse, peut-être est-ce le meilleur moyen pour renouer avec les publics. D’autant que les carolos sont extrêmement chaleureux. A Bruxelles, nous mettrons davantage l’accent sur les artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles et les jeunes publics. Nous ouvrirons la Biennale de danse avec La Ronde de Boris Charmatz, à la fois à la gare du Nord à Bruxelles et à la gare de Charleroi en partenariat avec Europalia ! A suivre…

Visuel Hominal/Xaba, Marie-Caroline Hominal & Nelisiwe Xaba © Emilie Marron

Romance en Stuc, Daniel Larrieu © Benjamin Favrat
Chiquenaudes, Daniel Larrieu © Benjamin Favrat
Isadora Duncan, Jerome Bel © Camille Blake – 2019 Deutsches Theater, Tanz im August- HAU Hebbel am Ufer

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Sylvia Botella

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