Opéra
Il Trittico à Bruxelles : trois opéras pour une soirée de plaisir.

Il Trittico à Bruxelles : trois opéras pour une soirée de plaisir.

19 mars 2022 | PAR Paul Fourier

Le Théâtre de la Monnaie monte les trois opéras d’un acte de Puccini réunis dans Il trittico, avec une excellente distribution, sous la direction affutée d’Alain Altinoglu. Le metteur en scène, Tobias Kratzer, établit des ponts entre les trois opus en gardant la singularité de chacun.

Lorsqu’il se met à la composition de son triptyque, Puccini a ses grands chefs-d’œuvre, Bohème, Tosca, Butterfly, derrière lui ; il est alors déterminé, comme en témoigne sa récente Fanciulla del West à explorer de nouveaux horizons musicaux. Pour Il tabarro, Suor Angelica et Gianni Schicchi, il décide d’accoler trois opéras dont le ton diffère complètement, puisque nous passons d’une tragédie à une pièce lyrique et sentimentale pour finir par un véritable bijou de comédie.
Il tabarro s’inscrit dans la veine vériste et, grâce à une composition brillante, peut, sans problèmes, rejoindre les grands drames de la jalousie que sont Cavalleria Rusticana et Pagliacci.
Dans Suor Angelica, après nous avoir intéressés aux petites histoires de religieuses enfermées dans un couvent, Puccini nous plonge dans le drame d’une mère qui apprend la mort de son fils, ce qui la conduira au suicide puis à une forme de rédemption.
Enfin, il y a un peu du Falstaff de Verdi dans Gianni Schicchi, cette comédie débridée où une famille cupide se désole du testament du parent qui les déshérite avant de se faire duper par un homme plus malin qu’eux.

Tobias Kratzer relie les trois opéras, mais aussi la vie et la fiction

L’on peut aisément comprendre qu’à la création, les spectateurs aient été désarçonnés par le mélange des genres. Mais comme le dit Alain Altinoglu : « En 2022, la télévision et les réseaux sociaux nous ont tellement habitués à passer rapidement d’une chose à l’autre, qu’on pourrait dire qu’Il trittico est, en quelque sorte, dans l’air du temps ».
Ce n’en est pas moins une gageure certaine pour le metteur en scène qui doit imaginer un dispositif ne donnant ni l’impression de rester dans la même œuvre, ni de s’écarter trop de la volonté du compositeur.
Tobias Kratzer part du principe qu’il est impossible de tracer une ligne de démarcation entre la fiction et la vraie vie (débat ô combien présent dans notre univers de réseaux sociaux) et partant de cela, il souligne l’importance de l’imagination et de l’art. Ce faisant, il détourne habilement la difficulté en jouant sur le temps et l’espace, tout en s’attachant à ce qui, dans l’opus précédent, peut influer sur la vie des protagonistes de l’opus qui suit.
Ainsi, Kratzer fonctionne-t-il par clins d’œil ; les personnages de Gianni Schicchi figurent dans une sitcom que regarde Giorgetta dans Il tabarro pour se distraire ; dans Suor Angelica, il évoque l’histoire de l’opus précédent sous forme d’une bande dessinée suggestive où les étreintes passionnées de Giorgetta et Luigi donnent chaud aux nonnes. Dans Gianni Schicchi, Buoso Donati, avant de mourir, écoute un enregistrement de Suor Angelica ce qui l’amène à modifier son testament en faveur d’une communauté religieuse.

Dans les choix réalisés, le metteur en scène semble nous dire ainsi que, par son caractère si vériste et si théâtral, Il tabarro est condamné à demeurer dans la fiction. L’action évolue dans quatre espaces, espaces qui s’éclairent au besoin, et peuvent être assimilés aux vignettes d’une bande dessinée. Par ailleurs, Gianni Schicchi est, essentiellement, une farce intemporelle sur la duperie et la naïveté. Les idiots de cette famille sont bien trop contents de s’amuser dans un bain moussant pour voir comment Schicchi va se jouer d’eux. D’autre part, compte tenu de la construction de ce dernier opus, la mise en scène souligne la singularité des deux airs vedettes (celui de Rinuccio : « Firenze è come un albero fiorito » et celui de Lauretta : « O mio babbino caro »), les extrait comme deux parenthèses du flot sonore, musical et vocal, qui enrobe cette histoire comique et les fait applaudir par le public présent sur scène.

C’est donc Suor Angelica qui apparaît comme la plus en prise avec une réalité franche et douloureuse, celle de l’enfermement symbolisé par ces femmes qui, fautives, étaient, il fut un temps, condamnées à disparaître physiquement du monde. Au-delà de ce qu’il y a dans le livret, dans cet opus, l’utilisation de la vidéo permet de développer, en contrechamp, les petits épisodes de vie des religieuses et ainsi, d’étendre notre intérêt en ne considérant pas les seuls malheurs d’Angelica.
Les clins d’œil, mais également la mise en perspective de points de vue différents, permettent donc de faire traverser l’ensemble, avec un intérêt sans cesse renouvelé pour les spectateurs.

Trois beaux artistes dans ce triptyque (…et même bien plus)

Dans le triptyque de Puccini, la tradition veut que l’on confie plusieurs rôles à certains des interprètes. Ainsi, Lianna Haroutounian est Giorgetta et Angelica, Peter Kálmán est Michele et aussi Gianni Schicchi, Adam Smith, Luigi et Rinuccio. Ces trois-là sont tout simplement magnifiques.

Haroutounian a une voix ample et riche, appuyée sur un très beau medium et des aigus naturels, ce qui convient naturellement aux deux héroïnes tragiques qu’elle incarne. Elle « sonne vrai » et évite de tomber dans les effets faciles qui peuvent parfois être au rendez-vous dans ces opéras. Très investie, elle remporte incontestablement la palme de l’émotion par son interprétation de Suor Angelica.

Peter Kálmán, lui, fascine dans ses deux rôles. La voix est superbement timbrée dans les graves ce qui convient particulièrement aux accents crépusculaires de Michele dans Il tabarro mais également, sans avoir besoin de chercher à l’alléger, à la truculence de Schicchi. Il se montre littéralement terrifiant lorsqu’il secoue Luigi avec ses « Ripeti, ripeti » avant de le tuer. Il est désopilant lorsqu’il donne des cours de droit à la famille d’escrocs et prononce avant de finir dans un ton nasillard « li lascio al caro affezionato amico… Gianni Schicchi ! ». Sa double performance – qui commence et termine ainsi la soirée – est véritablement à saluer.

La voix d’Adam Smith est aussi séduisante que son physique. Si l’émission peut, parfois, sembler un peu monocolore, cela ne l’empêche nullement de se transfigurer, traduisant là les emportements de Luigi par sa façon d’appuyer sur les accents quasi véristes dans Il tabarro, puis d’alléger sa voix et de se montrer joueur dans Gianni Schicchi.

Dans l’échelle des rôles, vient ensuite la Princesse, cette tante cruelle d’Angelica qui la dépossède de ses biens, mais n’a guère de considération pour sa nièce ni pour l’enfant mort, de celle-ci. Si Raehann Bryce-Davis possède une voix un peu légère pour le personnage (mais avec la même remarque faite récemment pour Violetta Urmana dans la production liégeoise, l’on se demande quelle interprète serait en mesure, aujourd’hui, de chanter ce rôle avec toute la puissance et la gravité requises). Elle est, malgré tout, en accord avec le costume de bourgeoise que lui a concocté Rainer Sellmaier, en lieu et place des habituels vêtements empesés et bijoux accoutumés. Ainsi, à défaut d’être franchement effrayante, c’est avec talent que Bryce-Davis sait incarner une certaine forme de mépris de classe.

Il est impossible de ne pas s’attarder sur la fabuleuse Elena Zilio qui, à plus de 80 ans, est toujours une formidable Zita, voix et abattage compris, qui mène la troupe familiale, tout comme il faut saluer Benedetta Torre qui, elle, apporte toute sa fraîcheur à Lauretta, en plus de ses incarnations d’Amante et de Suor Genovieffa dans les deux autres opus.

En revanche, il est difficile de saluer individuellement chacun des artistes (pas loin d’une trentaine, en majorité belges) qu’ils accompagnent le drame du tabarro, qu’ils éclairent la vie du couvent d’Angelica, ou s’agitent en tous sens dans Gianni Schicchi. Tous, de surcroît, sont bien épaulés par le Chœur de la Monnaie ainsi que par celui des enfants et des jeunes.

Altinoglu, ce puccinien délicat

Alain Altinoglu, le chef, déclare qu’il voit Il trittico comme une symphonie en trois mouvements, un allegro, un larghetto ou largo et un allegro vivace ou presto. En effet, le chef, brillant coloriste, sait jouer du superbe orchestre symphonique de la Monnaie pour varier les ambiances, alourdir ou alléger certains passages, accélérer, séduire avec les cordes, ou accentuer avec les percussions. C’est un véritable travail d’orfèvre qui fait, ô combien !, apprécier le directeur musical et lui vaut, une fois de plus, une magnifique ovation finale.

Trois opéras dans une même soirée de quatre heures. Rien qu’à l’énoncé, l’on serait tenté d’être un peu effrayé. Mais à l’issue du spectacle, on en redemanderait presque ! Certes, la magie du compositeur et de sa musique est là, bien présente… mais tout autant que le talent d’une équipe parvenue à un superbe résultat dont l’équilibre subtil a réussi à nous surprendre et à nous tenir en haleine.

Visuels : © Matthias Baus

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Paul Fourier

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