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[Streaming] Marina Rebeka en majesté(s) dans un concert Donizetti à l’opéra d’Amsterdam

[Streaming] Marina Rebeka en majesté(s) dans un concert Donizetti à l’opéra d’Amsterdam

27 mai 2021 | PAR Philippe Manoli

L’opéra d’Amsterdam a proposé du 16 au 24 mai un streaming d’extraits des trois opéras de Donizetti Roberto Devereux, Maria Stuarda et Anna Bolena dans une mise en espace sobre signée par Jetske Mijnssen. La metteuse en scène et les chanteurs étaient ceux prévus initialement dans Anna Bolena – qui est reportée à une saison ultérieure.

L’opéra amstellodamois devait, en ce mois de mai, offrir à son public Anna Bolena avec Marina Rebeka dans le rôle-titre. Las, les contraintes sanitaires ont empêché la tenue de ce spectacle, qui devait entamer une trilogie des reines donizettiennes sur trois ans, et se trouve reportée.

Le streaming concocté par l’opéra d’Amsterdam pour remplacer l’œuvre annulée va plus loin que la simple retransmission d’un spectacle : en préambule, le chef d’orchestre, Enrique Mazzola, donne des éclaircissements sur sa conception du bel canto, et entre chaque série d’extraits d’œuvres, la metteuse en scène Jetske Mijnssen, présente l’intérêt dramatique des scènes choisies en développant la psychologie des personnages, pendant que l’on observe quelques extraits de répétitions. Cela reste pédagogique, mais aurait pu être passionnant si, comme Mazzola, elle s’exprimait en anglais ; sans sous-titrage, ses explications en langue néerlandaise nous échappent quelque peu.


Néanmoins, on peut dire que sa mise en espace est sobre, avec des éclairages doux allant des tons orangés au bleu sur le fond de scène et une direction d’acteurs non négligeable, qui permet une interaction entre les participants. Un grand nombre de bougies rassemblées par pôles sur des présentoirs à haut pied offrent un contrepoint ambré au noir de la scène, et présentent un caractère de sombre intimité qui évoque bien l’époque Renaissance des scènes jouées, malgré les vêtements modernes portés par les protagonistes du concert.

Le chef franco-italien définit le bel canto comme le report de l’attention de l’auditeur sur la mélodie du chant, par la répétition de formules simples à l’orchestre accompagnateur

Le propos liminaire d’Enrique Mazzola est tout à fait en situation : il explique qu’il se doit de respecter la moindre indication de la partition, rendant hommage au travail ardu du compositeur du XIXe siècle, qui était tant tributaire des conditions matérielles, l’utilisation d’encre, plumes et bougies demandant un effort non négligeable pour noter chaque soupir.
Le chef franco-italien définit le bel canto comme le report de l’attention de l’auditeur sur la mélodie du chant, par la répétition de formules simples à l’orchestre accompagnateur. Ce qu’il adore aujourd’hui est de trouver ce qu’il y a de passionnant à jouer dans cette neutralité (les ruptures de rythmes sont plus excitantes, les attaques essentielles).
Il va sans dire qu’à la tête de l’excellent Nederlands Kamerorkest, ce spécialiste du bel canto s’emploie à mettre ces idées en application au cours du concert, la phalange néerlandaise aux sonorités amples et soyeuses répondant au doigt et à l’œil aux préceptes exposés : franchise des attaques, vivacité rythmique et précision des changements de rythme permettent à la musique du maître de Bergame d’animer la trame dramatique des morceaux choisis parmi ses œuvres les plus fortes. Le chœur de l’opéra d’Amsterdam, à bonne distance dans les travées de la salle, s’acquitte de sa tâche avec soin, offrant des contrastes élégiaques bienvenus face à l’urgence de certaines scènes.


L’ordre choisi pour les trois opéras va à rebours de la chronologie, ce qui place l’ouverture de Roberto Devereux en début de concert, ouverture qui est en soi un cheval de bataille et où le punch de Mazzola trouve à s’exprimer, avec ensuite des accelerandi excitants et sans brutalité, la petite harmonie se mettant ici particulièrement en valeur. Plus loin, le chœur « Vedeste? vedemmo » de Maria Stuarda peint une magnifique atmosphère grâce aux cuivres, puis donne de remarquables crescendi aux cordes, pour « un hymne à la mort » saisissant.
Le ténor espagnol Ismaël Jordi est bien mieux qu’un faire-valoir dans ce contexte : de Devereux à Percy, en passant par Leicester, il séduit par le raffinement d’une émission contrôlée jusqu’à des piani fort jolis. Sans doute les micros lui offrent-ils une carrure qu’il n’a pas forcément à la scène, mais sa délicatesse et son legato magnifique font pardonner des aigus forte un peu durs et pas totalement timbrés.


La mezzo américaine J’Nai Bridges, qualifiée de « star montante » par beaucoup, déçoit ici totalement : l’acidité du timbre, le lourd vibrato qui envahit tout l’ambitus ont raison de l’impact que peut avoir sur le public une silhouette séduisante : elle gâche totalement l’une des plus belles phrases mélodiques issues de la plume de Donizetti dans la formidable scène entre Giovanna et Enrico d’Anna Bolena (« d’un ripudio avrò la pena, né un marito offeso avro « ).

Ce n’est pas Roberto Tagliavini qui nous réjouira cependant : sa basse noble est un peu trop courte d’ambitus, et lui manque surtout le mordant qui ferait de l’Enrico d’Anna Bolena le roi effrayant et honni de tous, tel qu’on adore le détester. Il reste sobre, mais assez fade, manquant de poids comme de projection.

Outre la direction de Mazzola, Marina Rebeka voit donc reposer sur ses épaules l’essentiel de l’intérêt du concert.

Épaulée par des comprimarii diligents issus du Dutch National Opera Studio, Frederik Bergman (baryton-basse), Maksym Nazarenko (baryton), et Maya Gour (soprano), Marina Rebeka voit donc reposer sur ses épaules l’essentiel de l’intérêt du concert. Si elle ne peut donner toute la mesure de ses possibilités dans les extraits de Roberto Devereux qui lui font la part chiche, « Un lampo orribile » lui permet cependant de mettre en valeur un métal de glace, la cabalette posant les premiers jalons d’emportements plus furieux encore dans les scènes suivantes. Elle est ponctuellement gênée par le grave des trois rôles, mais sait déjouer tous les pièges de ces partitions plus qu’exigeantes, et même le délicat « Vil bastarda » de Maria Stuarda est exécuté sans excès. La montée à l’échafaud de la reine d’Écosse lui permet de doser d’impressionnants aigus flottants d’une infinie longueur, jusqu’à ce qu’ « Al dolce guidami » d’Anna Bolena voie encore le métal poindre sous la dentelle d’un cantabile remarquablement délicat, soutenu par un legato parfait et s’étourdissant dans des volutes de vocalises opalines. Enfin, dans « Coppia iniqua« , elle peut laisser libre cours à une fureur en adéquation avec son tempérament, les « Tacete… Cessate » n’entamant que fort peu l’ardeur de ses imprécations culminant au contre-mi bémol.

Le public néerlandais aura donc l’occasion d’entendre la soprano lettone dans les trois reines donizettiennes au cours des prochaines années : une sorte de défi est ainsi lancé à son aînée, Sondra Radvanovsky, qui a brillé comme personne, ces dix dernières années, dans ces œuvres complètes puis dans les concerts « Three Queens » qui ont suivi.

Visuels © Ben van Duin

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