Opéra
Une interview de Marina Rebeka, Javier Camarena et Franco Vassallo, interprètes du nouvel enregistrement de « Il Pirata » de Bellini

Une interview de Marina Rebeka, Javier Camarena et Franco Vassallo, interprètes du nouvel enregistrement de « Il Pirata » de Bellini

22 novembre 2021 | PAR Paul Fourier

Prima Classics vient de faire paraître une version intégrale de l’opéra ; une occasion en or de discuter avec les trois grands artistes à propos de l’œuvre, de l’enregistrement et de leurs projets.

Bonjour Marina, votre maison de disques est à nouveau à l’initiative d’un album important. Comment vous est venu l’idée d’enregistrer cet opéra de Bellini, l’un de ses premiers qui est, par ailleurs, plus rarement donné et enregistré que d’autres tel que Norma par exemple ?

Marina Rebeka : Il se trouve que j’ai été malchanceuse avec mes débuts dans ce rôle. Je devais le chanter à Genève et à Dortmund, mais, dans les deux cas, cela a été annulé. J’avais donc, si je puis dire, le rôle « en poche », sans engagement futur pour le chanter. Franco était, de son côté, dans une situation similaire. Ayant travaillé avec le Teatro Bellini à Catane, en Sicile, il a eu l’idée de leur proposer de réaliser un enregistrement. J’ai alors appelé Javier qui, par bonheur était libre et également, intéressé.

C’est un défi de plus de se confronter de se confronter à ce rôle avec d’aussi célèbres devancières que Callas ou Caballé…

Marina Rebeka : Il est inévitable d’être comparé aux grands chanteurs du passé lorsque vous abordez des rôles belcantistes importants. C’est d’ailleurs le cas, d’une manière générale, pour tout rôle important. En revanche, s’il est parfois difficile de dépasser la perfection du passé, cela ne signifie pas que l’on ne peut pas donner à voir sa propre vision du rôle.
De plus, jusqu’à maintenant, Il Pirata n’avait jamais été enregistré intégralement (excepté à une occasion, chez Opéra Rara). Toutes les variations que vous entendrez dans les reprises pour mes airs et ceux des autres solistes, pour les duos, les trios, ont été écrites par mes collègues et moi. Cela rend cet enregistrement très particulier.

Quelle version a été choisie ?

Marina Rebeka : La version intégrale.

Comment définiriez-vous le personnage d’Imogène ? Quelles en sont les principales difficultés vocales ?

Imogène est une femme extrêmement fragile, émotionnellement instable et blessée. Cela s’entend non seulement dans sa partition, mais également dans son texte. Elle est, par ailleurs, désignée comme malade (peut-être même émotionnellement malade). Dans son récitatif, Ernesto dit « morbo accusar buggiardo… » (« ne prends pas prétexte de ta fausse maladie… »). Elle a laissé son bonheur dans le passé et, désormais, ne vit que de ses souvenirs ainsi que pour son fils, qu’elle ne nomme d’ailleurs étrangement jamais (elle l’appelle « l’innocent »).?

Bonjour Javier, comme Imogène, Gualtiero est un rôle très difficile, dont le créateur fut le grand Rubini. De votre côté, comment définissez-vous à la fois les beautés de votre partition et ses difficultés ?

Javier Camarena : Nous savons que Bellini était LE maître de la mélodie pour la voix ! Tous ses opéras en témoignent. Et bien sûr, Il Pirata n’est pas une exception. Comme vous le dites, cela été composé pour le grand Rubini et Bellini s’est servi de ses qualités et possibilités vocales pour écrire la partition de ce rôle fascinant.
Qu’est-ce qui rend ce qui rend ce rôle si difficile ? Il faut considérer principalement deux choses. La plus importante est que la technique vocale de Rubini était complètement différente de celle que nous utilisons aujourd’hui.
À son époque, l’émission était proche du falsetto et toutes les notes aiguës étaient réalisées selon cette technique de couverture, en falsetto. Bien sûr, Rubini avait l’étendue requise et une grande virtuosité. Mais l’on doit vraiment rappeler que la façon d’émettre les notes aiguës était très différente. J’aimerais parfois avoir une machine à remonter le temps pour voir comment cela était réalisé ! De nos jours, il n’est pas aisé de comprendre cette façon de chanter. La technique vocale a ensuite évolué avec Duprez. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer de chanter les notes aiguës, sans être à pleine voix, en ayant ces notes riches en harmoniques.
La seconde chose était le diapason et la couleur de l’orchestre. Nous devons nous rappeler qu’entre la composition de cet opéra et aujourd’hui, les instruments ont évolué. Le son de l’orchestre était plus clair et le diapason a changé. Il est maintenant plus élevé. À l’écoute, il n’existe pas une énorme différence entre un diapason à 4,40 et un à 4,32. Mais pour avoir écouté une œuvre lyrique interprétée par un orchestre avec instruments d’époque et par un orchestre moderne, le son de l’orchestre est complètement différent, car les instruments d’époque avaient un son plus doux que ceux d’aujourd’hui.
Même si en termes de fréquences, la différence n’est pas énorme, en termes d’efforts et de sensations pour les muscles et les cordes vocales, c’est vraiment différent. Penser en termes de tonalité plus douce pour l’orchestre, permet de penser en termes de son plus doux aussi pour la voix. Chanter en falsetto pour cette écriture musicale prenait donc tout son sens.
Ces deux différences font qu’aujourd’hui chanter le rôle de Gualtiero à pleine voix est un défi pour les notes aiguës et l’écriture de certaines phrases musicales. Mais lorsque l’on a d’excellents partenaires, un bon chef, un bon orchestre, on peut le faire même si ce n’est pas facile ! (rires).

Franco, cet enregistrement signe votre deuxième collaboration avec Prima Classic. Pour vous Javier, c’est la première. Est-ce important de travailler pour un label qui a une approche différente de celle des grandes majors ?

Franco Vassallo : Ce fut une double expérience formidable de travailler avec Prima Classic. Par rapport à un grand label, il y a un ingrédient secret, c’est… l’amour !… Un amour qui se manifeste dans le soin extrême apporté à l’enregistrement, dans la grande compétence et la passion profonde avec laquelle est accompli le travail, qualités dont notre monde a grand besoin. J’espère que ce n’est que le début d’une longue collaboration.

Javier Camarena : C’est en effet la première et j’espère la première d’une longue série. Aujourd’hui, cela demande de gros efforts pour enregistrer des versions intégrales d’opéras en studio. Nous devons nous rappeler l’élément principal qui garde l’opéra vivant, c’est la façon dont les chanteurs sont capables de le servir, d’en être des interprètes fidèles et de ce qu’ils sont capables de projeter de leur propre âme à travers la musique. Cela rend un opéra différent non seulement parce qu’il y a différents interprètes bien sûr, mais également pour une même distribution, pratiquement à chaque représentation.
Il est important d’enregistrer pour offrir au public une version d’aujourd’hui de l’opéra, d’autant que l’opéra évolue, la façon de chanter évolue et nous devons en avoir des témoignages. On ne chante pas de la même façon aujourd’hui qu’il y a trente ans. J’applaudis donc et j’admire ces efforts de Prima Classic pour faire perdurer cette tradition. D’autant que la plupart des chanteurs sont aujourd’hui beaucoup plus respectueux du style belcantiste que dans le passé.

Franco, vous avez collaboré avec Prima Classics à la réalisation d’un album consacré à Francesco Paolo Tosti. Comment cette idée vous est-elle venue ?

Franco Vassallo : Tosti est un auteur bien connu pour ses célèbres romances de salon, mais j’ai toujours eu le sentiment qu’il devrait l’être encore plus, et plus en profondeur. Sa poésie est beaucoup plus précise, profonde et expressive que perceptible à la première écoute, sans doute très agréable, mais toujours superficielle. C’est dans cette optique que j’ai pensé l’album à lui consacrer.
L’adhésion entre texte et musique est totale ; Tosti parvient à donner le maximum d’expressivité musicale et vocale possible aux textes poétiques des grands écrivains de son temps, les faisant briller d’une lumière vibrante, rêveuse et très vitale, surtout lorsqu’il rencontre l’excellent Gabriele D’Annunzio, avec qui un partenariat très long et très fructueux s’était créé !

Vous retrouvez ce rôle de « méchant » que vous avez déjà souvent interprété. N’est-ce pas un personnage tout de même plus maltraité que les autres par le livret ?

Franco Vassallo : Je trouve, au contraire, le personnage du Duc de Caldora très intéressant ! C’est vrai, qu’officiellement c’est le « méchant » de l’œuvre, mais en apprenant à mieux le connaître, l’on découvre qu’il s’agit d’un personnage douloureux et profondément pathétique qui ne se résigne pas à avoir perdu l’amour de sa femme dont il est, je crois, sincèrement amoureux.
D’un point de vue vocal, c’est une figure d’un intérêt extrême, qui exige un baryton dramatique d’agilité, une catégorie très rare dans l’opéra italien.
Je dois dire aussi que l’interprétation des accents épiques et tragiques me procure toujours une grande satisfaction !

Javier et Franco, quel est, pour vous, l’impact des ajouts introduits dans la partition pour cet enregistrement ?

Franco Vassallo : La version complète du Pirate est d’un grand intérêt. Cette œuvre a souvent été largement coupée – voire mutilée – lors de son histoire, mais ce sont précisément les parties coupées qui montrent, au plus haut degré, la grande expertise demandée aux interprètes dans l’exécution de cette partition de belcanto très pur et sa très grande virtuosité de chant.

Javier Camarena : Tout d’abord, ces ajouts sont importants, car ils permettent d’aboutir à une version complète très différente de celles que nous connaissons déjà. Elle est plus conforme au niveau du style.
Ainsi, c’est le travail des chanteurs de réaliser une partie créative et virtuose avec les variations, les ornementations. Dans le bel canto, la voix est le principal des instruments. C’était donc un travail très intéressant que de retrouver de belles variations. Je pense que nous avons bien travaillé ! Cela rend cette musique encore plus excitante et, comme je le disais, plutôt unique !

Marina, l’opéra se termine sur l’une des premières véritables scènes de folie belcantiste. Comment aborde-t-on une telle scène qui combine un chant extravagant et l’entrée de l’héroïne dans le trépas ?

Marina Rebeka : C’est facile si vous suivez ce que Bellini a écrit et que vous écoutez attentivement la partition de l’orchestre, tout le drame est là. La scène commence avec le récitatif d’Imogène qui révèle son instabilité émotionnelle et ses visions fantomatiques. Elle se poursuit dans l’air, où elle parle tendrement à son fils et ensuite, éclate en « follia » dans la cabalette « o sole, ti vela! ». Il y a là, un crescendo émotionnel et vocal continu, assez typique des scènes finales de bel canto.

Les uns et les autres, peut-on vous demander, en quelques mots, vos projets à venir ?

Marina Rebeka : J’effectue actuellement mes débuts dans Il Trovatore de Verdi à Zurich (ils devaient initialement avoir lieu en février 2021 à Paris), puis il y aura ceux dans Madame Butterfly de Puccini à Valence. Ensuite, je reprends Thaïs de Massenet à La Scala ; ce sera une entrée au répertoire du théâtre.

Franco Vassallo : Parmi mes prochains projets, il y a beaucoup de Verdi : Aida au San Carlo de Naples, Luisa Miller au Staatsoper de Hambourg et au Comunale de Bologne, théâtre où je chanterai ensuite dans Otello. Puccini est également au programme avec Tosca au Petruzzelli de Bari, ainsi que le bel canto avec I Puritani de Bellini au Teatro dell’Opera de Rome. Suivra un projet de CD d’airs avec orchestre que je compte réaliser prochainement avec Prima Classic.

Javier Camarena : En ce qui me concerne, j’interprèterai Nemorino prochainement dans une nouvelle production de L’Élixir d’amour au festival Donizetti de Bergame. Il y aura ensuite un hommage à Enrico Caruso avec l’Academia Santa Cecilia de Rome, suivi d’une tournée de récitals en janvier en Espagne (au Liceu et à San Sebastian).
En février, j’interpréterai le Duc de Mantoue dans Rigoletto au Covent Garden à Londres, puis je partirai pour les États-Unis fin mars, pour des concerts et une nouvelle production de Lucia di Lammermoor au Metropolitan Opera de New York.
Ensuite, il y aura il y aura Il Pirata à Zurich et enfin, en juin, je ferai mes débuts dans Tamino de La Flûte enchantée au Liceu à Barcelone avec Gustavo Dudamel au pupitre.

Merci beaucoup à vous trois pour votre disponibilité. Il reste donc à conseiller à chacun d’écouter cette magnifique version intégrale du Pirate et d’aller vous voir sur scène partout où cela sera possible.

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