Danse
Brigitte Lefèvre : « L’ensemble des productions du Festival de danse de Cannes offre un beau panorama de la danse »

Brigitte Lefèvre : « L’ensemble des productions du Festival de danse de Cannes offre un beau panorama de la danse »

22 novembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

29 représentations, 28 compagnies, 15 créations et 4 premières ont au programme de cette édition du Festival de Danse de Cannes, du 27 novembre au 12 décembre 2021. Toute La Culture a rencontré Brigitte Lefèvre, qui le dirige pour la 4e fois et passe la main à l’actuel directeur de Chaillot, Théâtre National de la Danse pour l’édition de 2023. L’occasion de faire un point avec la danseuse, chorégraphe et ancienne directrice de danse de l’Opéra de Paris, sur huit ans cannois d’exigence, de partage et de diversité chorégraphiques.

Vous placez cette édition sous le signe de la Terre et le Féminin. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Plus jeune, j’avais été très fascinée par les livres de Gaston Bachelard. Or, il me semble que chaque édition du festival a répondu à un élément. Après l’Eau, l’Air, puis le Feu, il fallait désormais redescendre sur Terre qui représente la volonté chez Gaston Bachelard. En ce sens, l’affiche correspond bien à ce que je voulais montrer : une femme résistante, sur Terre. Il s’agit d’une danseuse le poing est levé, en appui sur le sol et en même temps complètement compacte et volontaire. C’est en plus une photo extraite d’une pièce de Martha Graham de 1936, Step in the street, qui raconte l’histoire d’une femme aux prises avec l’adversité de cette période. Mais c’est avant tout par la beauté et la force du mouvement que cela me parlait. 

Justement le Festival ouvre avec la Martha Graham Company le 27 novembre…

Je voulais revenir à cette mère de la danse moderne qu’est Martha Graham, c’est donc par elle que j’ai commencé ma programmation et j’ai réalisé que ce seraient les 30 ans de sa disparition… »

La programmation est riche en femmes… et en femmes fortes !

Les femmes sont partout, avec Martha Graham, Kaori Ito, Louise Lecavalier, Bintou Dembélé, Dominique Brun, Jérôme Bel avec Isadora Duncan, Carolyn Carlson, Wang Ramirez, Honji Wang, Balkis Moutashar qui est une jeune chorégraphe installée dans la région… Ce sont des femmes puissantes qui en quelque sorte ne le savent pas. Elles veulent faire, agir, laisser parler leur énergie, leurs émotions, leur âme, leur cœur… Mais elles ne s’inscrivent pas dans un rapport de force artistique, elles sont compactes dans leur énergie. Eugénie Andrin travaille avec 47 danseuses sur l’histoire d’une femme à Strasbourg il y a 500 ans qui ne pouvait plus s’arrêter de danser. Il y aura aussi le Ballet de Lorraine avec notamment Maud Le Pladec. Régine Chopinot montrera une pièce sur l’exploratrice Alexandra David-Néel réalisée en collaboration avec Phia Ménard. Il y aura également La Sylphide avec le Ballet de l’Opéra national de Bordeaux, qui propose une espèce de contrepoint romantique de l’image de la femme. C’est de cette époque que date l’inauguration de la pointe ou en tout cas un moment crucial pour celle-ci. Il y aura aussi le Système Castafiore de Marcia Barcellos. Les femmes sont partout, mais les hommes aussi : il y aura Damien Jalet, qui avait été particulièrement remarqué dans la presse lors de sa participation à l’édition 2017 du Festival. Il revient cette année avec la production qu’il a présenté à Chaillot et qu’il va revisiter à cette occasion. Pierre Pontvianne propose une création et un solo vraiment formidable qu’il a fait pour une femme. Et Edouard Hue, un chorégraphe tout aussi formidable qui a beaucoup travaillé avec Olivier Dubois. Il dansera un duo avec sa femme, Yurié Tsugawa, une magnifique danseuse, et fera une création aussi.

Les femmes au programmes sont aussi souvent fortes d’être à la fois chorégraphes et interprètes…

La femme interprète dégage aussi une puissance absolument extraordinaire. L’interprète n’est pas que l’instrument d’un chorégraphe. Et ce n’est pas uniquement le côté Pygmalion. J’ai travaillé avec de nombreux chorégraphes et j’ai pu sentir ce que je leur ai apporté comme danseuse. Ne serait-ce qu’en termes de présence, de manière de prendre un geste, de le repousser, de la magnifier. Tous les interprètes, hommes ou femmes, participent à cette aventure. C’est une co-réalisation artistique.

Peut-on faire un bilan de vos huit années de direction ? Qu’avez-vous voulu offrir au spectateurs dans chaque édition du Festival?

Je voudrais commencer par dire que nous sommes une toute petite équipe et que je rends vraiment hommage à ceux et celles qui ont fait pendant ces quatre éditions un travail remarquable. Ce Festival, je l’ai voulu et pensé avec l’idée de rassembler. Il ne s’agissait pas d’être didactique par rapport à l’histoire de la danse. Il s’agissait plutôt, grâce à la qualité des artistes présentés, que l’ensemble des productions offre un beau panorama de danse. Cela permet à ceux qui y assistent d’apprécier la danse autrement à d’autres occasions. Nous sommes évidemment heureux d’avoir eu les moyens pour proposer des créations et j’espère que mon successeur, Didier Deschamps en aura encore plus. Mais, en même temps, je trouve très important que les productions soient vues, même quelques mois après. Et cela ne me gêne pas qu’on les ait vues auparavant ailleurs. On ne verra jamais assez la danse ! J’ai dirigé pendant longtemps un grand ballet qui était à la fois créatif et patrimonial, et il était évident qu’à chaque fois que l’on dansait à nouveau quelque chose on le retravaillait. Il ne faut pas seulement penser aux créations, parce que sinon elles s’enchaînent et il devient difficile pour les chorégraphes de travailler à leurs projections. Ce Festival rassemble pour moi des créations, des moments forts, des spectacles qui se répondent… Et puis j’aime à penser que des chorégraphes ont pu s’y rencontrer et échanger. Nous avons d’ailleurs prévu des moments de rencontre : autour de Gilbert Mayer, un des plus grands pédagogues actuels, avec une conférence sur une compagnie extraordinaire que les jeunes ne connaissent pas : le Marquis de Cuevas. Et je trouvais également très important que le jeune Ballet de l’École de Cannes soit présent. J’ai demandé à Carolyn Carlson de lui confier un de ses ballets, mais elle a trouvé les danseurs tellement formidables qu’elle a finalement préféré faire une création!

Il y a aussi un programme pensé pour aller vers les publics, avec des ateliers pratique de la danse où des jeunes pourront voir et travailler avec des chorégraphes…

Nous avons aussi développé beaucoup de partenariats. J’en ai par exemple noué un avec la maison pour la danse marseillaise Klap et Michel Kelemenis avec leur projet « 8m3 », où des solistes dansent dans un espace de cette superficie. Au total, 1500 collégiens sont sollicités pour ce spectacle. Il y aura aussi les ateliers, les résidences et un travail prévu avec le chorégrapheÉric Oberdorff et le réseau européen… Et je remercie nos partenaires : Mougins, Grasse, Carros, Fréjus, Antibes et Draguignan »

Pourriez-vous nous dire un mot sur les performances sur les marches de Cannes ?

C’est un clin d’œil à Didier Deschamps qui l’avait fait pour les marches de Chaillot. Il les avait fait descendre et nous les faisons monter. La danse monte les marches du Festival. Cela a été filmé, et j’aimerais beaucoup que cela puisse à l’avenir être des performances live.

Comment se joue la suite pour vous après le Festival de Danse de Cannes ?

Cela peut paraître bizarre, mais j’ai toujours eu l’impression que je dansais quand je dirigeais. je danse tout le temps et heureusement cela ne se voit. Mais alors que j’ai pu revenir à la chorégraphie, où qu’en tout cas je m’y étais préparée jusqu’à ce qu’on annule tout pour avec le confinement à la veille de la générale à la Seine Musicale avec Marie-Agnès Gillot et Laurence Equilbey dans la pièce de 7 minutes Le jeune homme et la mort, je crois que j’aimerais y revenir…Je continue aussi à exercer des présidences auxquelles j’accorde beaucoup d’importance. Celle de la Comédie de Clermont-Ferrand, une scène nationale qui est un endroit absolument magnifique. Celle de l’Orchestre de chambre de Paris, un très bel orchestre dont l’ADN est vraiment d’aller vers le plus grand nombre, vers ceux qui sont le moins en capacité d’entendre de la musique. Je pense que c’est important de continuer à voir et à faire vivre d’une autre manière la danse. Il y a toute une nouvelle génération qui arrive, qui est intéressante à observer et pas seulement à critiquer, car elle permet de s’interroger, sans indulgence, mais avec empathie. »

visuel : affiche du festival 

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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